CES BOULOTS QUI SONT TOUS PAYÉS PAREILS À son pas lourd et rapide qui descend l'escalier en colimaçon, j'ai immédiatement reconnu l'un de mes collègues venant de la salle de repos. Il s'arrêta près de la petite table métallique au coin du mur qui a été honorée du titre de « bureau » où j'étais en train de m'astreindre à des tâches administratives en ce samedi comme tous les autres. Elles ne rentrent pas vraiment dans le cadre de mes fonctions mais il se trouve que mon supérieur hiérarchique en ligne directe a découvert par hasard que j'avais quelques talents pour ça. Et comme c'est un truc qui l'ennui au plus haut point, c'est maintenant moi qui le fait à sa place. Se penchant par dessus mon épaule afin d'observer ma progression, le collègue engagea la conversation : « Ça va ? Pas trop chiant ? — Si ! soupirais-je. Mais c'est toujours mieux que… » Je fis un geste vague en direction de la lourde porte fermée qui nous sépare du reste du monde. « Que les clients ? » Il rigola franchement. J'émis une sorte de grognement sarcastique et opina du chef vers lui en souriant : « Ouai. » Et aussi, ça me donne l'impression d'avoir un travail presque normal. Mais, ça, je ne le lui ai pas dit. Je savais ce qu'il allait me demander. Parce que quand c'est l'heure de sa pause, et qu'il me trouve attablé ici, il me le demande toujours. Des fois même, quand je n'y suis pas, il fait un grand tour pour me chercher. Il est sympa de penser à moi. Cette fois encore, il ne fit pas exception à ce qui devient peu à peu notre petite tradition : « Tu viens fumer une clope ? » Il n'avait pas fini sa phrase que j'avais déjà lâché mes papiers, le mobi et mon stylo. « Carrément. » J'aime ces petits moments d'évasion avec lui. Alors, c'est sûr, question évasion, ça ne va pas très loin, on reste sur le trottoir juste devant le boulot, au plus près. On ne va pas sur celui d'en face où on pourrait vraiment faire semblant de ne plus être au travail. Si on y allait et qu'on s'y faisait prendre, certainement que nos responsables respectifs s'imagineraient qu'on « déserte » et pas qu'on est juste en « pause clope ». Une dizaine de mètre, il faut le dire, ça fait toute une différence dans la tête d'un manager — mais après tout, pourquoi pas, ça en fait bien une dans la mienne. On ne se connaît pas vraiment lui et moi. On n'est que des collègues, même pas embauchés par la même société. Et, au final, on ne partage que quelques minutes ensemble une ou deux fois par semaine durant ses pauses. Mais j'ai de l'affection pour lui. C'est un gars droit, sincère, jovial. Avec ses parts sombres certainement, mais qui n'en n'a pas ? Je dois être parmi les derniers au monde à pouvoir reprocher ce genre de chose à qui que ce soit. Non, on ne se connaît pas vraiment mais avec lui, durant ce court laps de temps, là, sur ce bout de trottoir misérable, à ignorer autant que possible les passants qui nous frôlent, on parle de tout et de rien, sans préjugés, sans se prendre la tête. Ça me donne l'impression d'avoir une vie sociale normale. Comme avant. C'est agréable. Même si ça ne dure que quelques minutes par semaine. En ce moment on parle pas mal de son projet de déménagement. Pour une location à nouveau mais la prochaine fois, assure-t-il, ce sera pour une maison qu'il aura acheté avec sa copine. Il est déjà en train de négocier avec sa grand-mère, m'a-t-il confié l'autre fois. Il espère que ça se fera d'ici deux ou trois ans. Je le vois tout à fait marié, avec des enfants. Un chien aussi peut-être. Une jolie petite famille vivant dans leur nid douillet, avec un jardin fermement clôturé et une haie bien taillée. Un endroit vraiment à soi. Un coin de terre où on peut se retrancher, où on peut s'imaginer en couple une vie pleine de sens et d'achèvements. Avec sûrement un parterre de plantes et de fleurs que sa future femme aura choisi avec patience, dédication, et qu'il lui incombera de prendre soin malgré lui, au long des années, qu'il vente ou qu'il pleuve, comme preuve d'amour indélébile de son dévouement pour elle. Au même titre que cela sera sa tâche de sortir les poubelles, de changer les ampoules défectueuses, et de faire tous les menus bricolages qui finissent par être inévitablement nécessaires quand on a un vrai chez-soi, démontrant inconsciemment au jour le jour par ces gestes anodins à sa Dulcinée qu'il est capable de remplir son rôle d'homme de la maison en évacuant métaphoriquement au dehors tout leur tracas du quotidien et en réparant du mieux qu'il peut tous les petits bobos que la vie ne manquera pas de leur réserver — cela, qu'il vente ou qu'il pleuve. C'est presque un cliché. Un cliché si loin de ce qu'est ma vie, de ce qu'elles ont été, de ce qu'elles ne seront jamais. Mais un joli petit cliché tout de même, que je lui envie secrètement si je dois vraiment être sincère, et que je lui souhaite de tout mon cœur. Mais il a aussi une autre idée en tête. « Alors, t'as été au forum, là ? — Ouai ! répondit-il en allumant sa clope. — Et t'as réussi à trouver quelque chose qui t'intéresse ? — Oui mais de là à voir si ça se concrétise, je sais pas. C'est encore trop tôt pour le dire. Mais ça serait bien, ouai. — C'est marrant, je croyais que t'étais plutôt bien ici. — Oui, et c'est vrai, mais… » Il tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette avant d'en expirer la fumée bruyamment : « Mais c'est quand même casse-couille, faut être honnête. Et puis, franchement, hein, j'aimerais bien avoir un meilleur salaire, quoi ! » Ouai, je sais, pensais-je alors par devers moi tout en tirant moi aussi une bouffée de ma cigarette électronique, t'es pas assez payé pour ce que tu fais. C'est étrange comme on se souvient de certaines journées malgré les années qui passent. Enfin de certains moments d'une journée, devrais-je dire. S'il y en a pour lesquelles le souvenir reste ancré pour des raisons évidentes^1, il y en a d'autres pour lesquelles ça reste quand même un grand mystère. En rentrant ce soir-là chez moi, et pensant à nouveau à notre pause clope, à ce tout petit moment volé de nos vies exploitées, le souvenir fugace d'un moment de mon passé en particulier m'est revenu. Je l'avais laissé échapper sur l'instant parce que j'étais pris dans notre conversation mais, d'une façon ou d'une autre, il m'avait suivi toute la journée, discrètement, sans se faire voir, attendant son heure. Jusqu'à cet instant précis où, la nuit maintenant tombée, mon fils plongé dans les rêves du petit lit douillet de sa chambre, tandis que moi, affalé dans mon fauteuil de bureau, face à mon écran d'ordinateur d'où émane la seule lumière qui chasse un peu la noirceur des ombres de cette grande pièce vide qu'est devenue notre salon, je porte à mes lèvres le verre de vin rouge que je viens de me servir, une piquette à 2 euros 80 qui a pour seul mérite de contenir de l'éthanol. Les yeux à demi clos, j'abdique et décide finalement de laisser ce souvenir me submerger. Je me rappelle : il était déjà presque treize heures. Dehors, le ciel était terne et gris en ce mois de mars 2021 alors que je dépose sur le tapis de la caisse les quelques articles que j'ai pioché dans les rayons du petit Lidl de la rue Bayard. Un rouleau de sacs poubelles de 30 litres, un paquet de deux pizzas surgelées au fromage très (trop ?) bon marché, un sachet de légumes surgelés, et un sachet de filets de lieus surgelés. Le moins cher des poissons que j'ai pu trouver, 5 euros 50 le kilo — encore moins cher que les steaks hachés surgelés bas de gamme à 15 % de matières grasses. Je veux pas vraiment savoir comment ont vécu ces poissons, ni dans quelles conditions ils ont été mis à mort pour coûter aussi peu cher, mais j'essaye de manger plus sainement, faire ce que je peux avec mes moyens, faire un régime. Alors, tant pis, ce sera ces filets de poissons. Et sinon, oui, je sais : les pizzas — mais j'ai été faible. Ah, et il y a trois bouteilles de vin d'Italie, là aussi parmi les moins chères. Je vais essayer de pas en boire une toute entière ce soir. Promis. Mes courses déposées, le panier bleu rangé à sa place en bout de caisse, j'attends. Je suis un peu morne, je dois dire. J'ai les idées sombres depuis ce matin. Oui, des mauvaises nouvelles. Non, rien de trop méchant, juste un petit problème. Enfin, petit… Pas si petit que ça, il faut être honnête. Disons, pas vraiment grave. Ok, d'accord, pas si grave alors. Bon, un peu quand même. Enfin, je sais pas. Mais bref, il n'empêche que je m'en serais bien passé. Il va falloir être prévoyant. Éviter les décisions trop rapides. Et puis être patient aussi. Ouai… Il va falloir être patient. Tandis que le tapis avance petit à petit, je prends conscience que je ne peux finalement pas faire grand chose dans l'immédiat. Non, c'est certain, mais tu peux toujours planifier, je veux dire, tu commences par… « Excusez-moi ? Est-ce que je peux passer devant ? » Tiré brusquement de mes pensées, je me retourne pour faire face au jeune homme derrière moi qui me dévisage. Un rapide coup d'œil m'indique que c'est un coursier à vélo. Ils sont facilement reconnaissables ces jours-ci. Avec leur tenue de cycliste un peu rafistolée, renforcée, parée à subir les pires intempéries. Et puis ce gros sac carré bleu clair qu'ils doivent se trimballer partout. Je m'interroge. Est-ce qu'ils le laissent auprès du lit avant de s'endormir ? À portée, au cas où ? La main crispée sur l'une de ces grosses lanières noires comme un soldat accroché à la crosse de son fusil ? Ceci est mon sac. Il y en a beaucoup comme lui, mais celui-là, c'est le mien. Ou bien alors ils le laissent juste à la porte d'entrée quand ils rentrent chez eux, l'oubliant négligemment, là, jusqu'au lendemain matin ? Je vois que le sien a encore une forme acceptable ; cela ne doit pas faire très longtemps qu'il fait ça. « J'ai juste un truc », reprend-il en agitant devant moi une bouteille en plastique souple contenant du miel. Il n'a pas le temps. Il cherche mon attention. « Ça vous embête si je passe avant vous ? » Il est assez grand, mince, musclé ; sec. De vieux réflexes me reviennent. Il doit avoir une bonne allonge. Je me dis qu'en combat rapproché, il doit être difficile à faire tomber. Ses yeux sont marrons, profonds. Je remarque aussi qu'il a la peau mate, qu'il est mal rasé et a les cheveux courts en broussaille. Il ne prend pas le temps le matin. Il ne l'a pas. Il faut se lever, se préparer. Le sac est là, c'est bon. Se tenir prêt. Le regard déjà rivé sur les notifications qui ne vont pas manquer d'arriver. Être prêt à tout. Et surtout arriver dans les temps. S'il veut pouvoir toucher les un ou deux euros que lui rapporte chaque course. Il doit avoir un peu moins de vingt-cinq ans. « Oh, oui ! Pardon, j'avais pas fait attention. Allez-y, passez devant. » C'est bien un truc que j'ai hérité de ma mère, ça, dire pardon à tout bout de champ. M'excuser pour tout et rien, et alors qu'il n'y a vraiment aucune raison, ou comme si je devais anticiper les moindres attentes de mon entourage. Je pensais m'en être débarrassé. On dirait que non… Je m'apprête à lui faire de la place devant sur le tapis mais je me rends compte que mon petit tas de courses informe et coloré est déjà arrivé jusqu'à la caissière. Et l'accès est bloqué par le plexiglas qui l'entoure, COVID-19 oblige. Je ne peux pas y glisser la main pour y tirer à moi mes achats ; je rentrerais dans sa sphère de sécurité. Le coursier le remarque aussi. On hésite tous les deux mais je décide de prendre les devants. « Ah, mince… Bon, passez devant, on va juste lui dire que vous êtes avant moi, et ça ira. » Alors qu'elle finit d'encaisser la cliente précédente, le coursier me dépasse et s'approche de la caissière pour lui expliquer que je l'ai laissé avancer. Elle lui prend sa bouteille de sucres rapides à travers la petite ouverture du plexiglas prévue pour la machine à carte bancaire — bip — puis lui retend en énonçant le prix : « 2 euros 89, s'il vous plaît. — Ah ? C'est pas 1 euro 59 ? — Euhm, bah non. 2 euros 89. » Le ton est péremptoire. Et, franchement, il n'a pas le temps. Il renonce donc et fouille dans une petite bourse noire. Du faux cuir. Il paye. Elle fait alors marcher sa caisse pour y enregistrer la monnaie qu'il lui a donné avant de lui rendre les restes. Puis, sans transition, avec une agilité parfaitement maîtrisée, elle se met à passer mes articles un à un. Je m'annonce d'un ton enjoué : « Bonjour ! Comment allez-vous ? » Ce n'est pas tellement que je connais cette caissière — enfin je vais toujours au même petit supermarché, donc je l'ai déjà vu bien sûr — mais c'est un truc que j'ai appris à Sydney, en Australie. Là-bas, dès qu'une interaction sociale s'entame, tout le monde vous demande comment vous allez. Et il est de bon ton de répondre (forcément), mais aussi de demander aussi « comment ça va ? » en retour. Vraiment. Rien de plus, mais vraiment. Par exemple je me souviens de cette fois, on était au début du mois de décembre 2019, c'était deux ou trois jours avant que des feux énormes prennent plus au nord-ouest dans les bush à cause de la chaleur de plomb. Les vents aidant, en une seule nuit, de la fumée avait envahi toute la capitale de la Nouvelle-Galles du Sud transformant l'atmosphère en une brume orangée, au point où l'on n'y voyait pas clair à cent mètres et que sortir sans masque, c'était l'assurance de quintes de toux à en faire pâlir un bronchitique. Mais pour l'heure, en cette matinée, l'air était encore frais et le ciel tout bleu. Alors on avait pris un café en terrasse du Gloria afin d'en profiter. On était ensuite rentré dans le Liquor store du mall de Dee Why Village Plaza. Le mall qui se trouve le long de l'avenue Howard, à Dee Why. C'est un grand bâtiment sur la gauche quand on descend vers la plage, avec une enseigne rouge bien visible de Coles. Et il y a donc ce café en devanture en plus pour vous repérer, le Gloria Jean's Coffees, style franchise, où les gens du quartier ont leurs habitudes. S'il existe toujours, vous ne pouvez pas le manquer. Par un fabuleux hasard, il se trouvait que l'une des cousines éloignées de ma toute récente épousée était à Sydney en même temps que nous pour ses études — comme quoi, il n'y a pas que les libanais qui s'épandent à travers le monde ; les mexicains aussi. Ne s'étant peut-être vues que deux ou trois fois durant toute leur vie à l'occasion d'un grande fête de famille ou bien suite au décès d'un membre éminent de leur maisonnée, elles avaient été mises en contact par l'intermédiaire d'une quelconque grande tante au pays qui avait fait le rapprochement, et on avait convenu de nous retrouver, elle et une copine colombienne, pour un pique-nique sur la plage à Dee Why. Même si ça devait leur prendre une bonne heure de transport en commun de là où elles résidaient. Il faut dire que cette plage est assez réputée et mérite le détour. Une longue bande de sable fin qui s'étend, et s'étend tellement qu'on a l'impression qu'elle ne se finit jamais. L'océan de ce côté de Sydney n'a certes pas les rouleaux mondialement connus de Bondy Beach, là en bas à quelques kilomètres plus au sud, mais elle n'a pas à en rougir pour autant, ce qui lui permet d'attirer tous les surfeurs du coin, et de plus loin encore, au ravissement des yeux ébahis de ceux qui préfèrent rester en-dehors de l'eau à faire la crêpe sur leur serviette. Sans parler du fait que, grâce à la vue panoramique, on espère toujours pouvoir y apercevoir au loin un aileron de requin ou un saut de dauphin. De plus, la plage est surmontée par de magnifiques dunes qui, d'ailleurs, pour les plus curieux, cachent en arrière, un peu en amont sur la gauche quand on arrive par l'avenue Howard, un petit lac et des marais dans une sorte de mangrove. La grande majorité des abords de la plage de Dee Why a été laissée à la nature, ce qui a le luxe de lui donner un côté parfaitement sauvage — cela, s'il vous plaît, à deux pas d'un grand centre-ville de quartier, ce qui n'est pas rien. Ils sont probablement même interdits à la construction histoire de ne pas ruiner le paysage par des hôtels, des restaurants et des appartements individuels — enfin, sauf si l'on omet bien sûr le terrain de golf destiné aux plus nantis, et qui jouxte la pointe de Long Reef tout au nord. En prévision du pique-nique, on avait déjà fait quelques courses au supermarché à côté de la chambre qu'on avait réservé sur AirBnB. Mais on n'y avait pas trouvé d'alcool. Il faut savoir en effet que, à Sydney tout du moins, la vente d'alcool est très contrôlée. Non seulement la plupart des supermarchés n'en proposent pas — il faut se rabattre sur les Liquor store qui ont les autorisations adéquates et ne vendent que cela —, mais, en plus, sa consommation est très strictement réglementée sur la voie publique — entendre par là qu'il n'est pas permis d'en boire à peu près partout. Cela comprend par exemple les bancs qui parsèment les rues et les avenues, les parcs et les jardins dont s'honore la ville et, aussi, les plages grand public — dont celle de Dee Why qui arbore à toutes ses entrées le logo d'une bouteille de bière cerclée de rouge et frappée d'interdit par un large trait en travers tout aussi sanglant. Mais bon, hein, on s'organise un petit pique-nique entre deux feux de bush sur une superbe plage à l'autre bout du monde, on va quand même boire un coup, non ? Je ne sais pas vraiment ce que l'on aurait risqué si on s'était fait prendre. Mais, quelques jours plus tôt, j'avais vu un policier donner du sifflet et faire les gros yeux tout en sortant son carnet afin de rédiger une contravention à un chauffeur de taxi parce qu'il avait dépassé d'une roue la ligne blanche à un feu rouge. Le gars, épouvanté, ouvrant sa fenêtre à la hâte, s'était confondu en excuse les mains en l'air bien à plat en avant comme l'aurait fait le dernier des braqueurs de banque venu qui se rend, avant de vite faire marche arrière d'une dizaine de centimètres. Il y avait échappé, mais de justesse, à sa contravention. Et ça m'avait, pour dire le moins, complètement interloqué. Apparemment, on ne rigolait pas avec les réglementations en Australie. Et si on peut se prendre une douloureuse pour un simple dépassement d'une ligne blanche à un arrêt, je me dis qu'une bande de jeunes à moitié éméchés pris en train de picoler dans une zone où c'est formellement interdit — panneaux de signalisation à l'appui — n'y échapperait pas. Évidemment, nous avions rapidement trouvé la parade à ce désagrément. Exit les bières^2 et autres alcools dont le contenant est très visible. Il fallait cacher. Un peu comme dans ces films étasuniens des années 80 où apparemment tout le monde avait pris le coup de mettre leur bouteille dans un sachet de papier craft. Nous, parce que le papier craft, c'est vraiment trop cliché, on s'était très vite rabattu sur des mélanges. Dans notre cas, c'était vodka Schweppes Agrumes, la vodka directement versée dans l'innocente bouteille de Schweppes à moitié vidée de son contenu précédent. Nous en étions sûr, elle ne révélerait jamais rien de ses secrets. Et, de fait, on ne s'est jamais fait prendre. Je peux vous dire que je n'ai jamais autant bu de vodka Schweppes Agrumes qu'en Australie. Je n'en avais, en réalité, même jamais bu avant ; ni n'en ai jamais rebu depuis. Bref, tout ça pour dire que, après notre café en terrasse du Gloria, on est rentré dans ce Liquor store pour y faire notre choix pour l'après-midi. Je m'approche finalement du comptoir et tends au caissier ce que nous comptions acheter tout en lui disant bonjour. Un bonjour normal, avec un sourire. Mais juste un bonjour, quoi, à la française. Déjà en train de me préparer mentalement à payer, je commence à chercher ma carte bancaire de ma main libre quand je sens comme un flottement. Relevant légèrement la tête, je vois que le gars n'a pas fait un geste pour prendre les bouteilles. Ne comprenant pas pourquoi il ne s'empare pas de mes achats, mon regard se porte franchement sur son visage et le trouve simplement en train d'attendre que je lève la tête vers lui. Il m'a alors regardé droit dans les yeux et m'a lancé en souriant un : « Hello mate, how are you today? » Mes prunelles prises dans le piège de son air affable suspendu, j'ai compris qu'il voulait quelque chose. Brandissant toujours les bouteilles, j'ai mis une seconde avant de saisir que, oui, il attendait, patiemment, mais résolument, une réponse. Évidemment, quand vous parlez à quelqu'un et que vous lui posez une question, vous vous attendez à ce que l'autre en face ait, au moins, la courtoisie de vous répondre. Ma grand-mère bretonne m'ayant bien élevé, je me suis donc exécuté. Et ce n'est donc qu'après lui avoir dit avec le même sourire chaleureux et sur le même ton enjoué que, de mon côté, j'allais bien merci, et lui avoir demandé, à mon tour, comment lui allait, de me renvoyer que, lui aussi, allait bien merci, c'est seulement après tout ça qu'il a daigné prendre mon chargement que je tenais encore à bout de bras afin de me l'encaisser. Un véritable écho s'était joué entre nous : « Salut, mec, comment ça va aujourd'hui ? — Ouai, ça va bien, merci ! Et toi, mon pote, ça va ? — Ouai, ça va aussi, merci ! — Super ! Tout va bien alors. — Bah ouai, ça va ! » Et c'est comme ça pratiquement à chaque fois que vous vous engagez dans une conversation avec quelqu'un que vous ne connaissez pas. Disons que ça fait parti des règles élémentaires de politesse là-bas qu'il faut suivre à moins de vouloir passer pour un rustre — et, croyez-moi, les australiens n'aiment pas les rustres. En fait, ce caissier m'avait simplement éduqué aux rudiments de la culture australienne : la moindre des choses quand on rencontre quelqu'un est de s'intéresser un tant soit peu à lui. Peu importe sa fonction sociale. Et de lui demander a minima comment il va. Un question de respect, en somme. Et j'ai suivi son enseignement avec succès jusqu'à la fin de notre séjour en Australie^3. Et même, à mon retour en France, j'ai gardé cette habitude. Je veux dire, tous ceux qui ont voyagé dans d'autres pays — réellement j'entends, pas juste en touriste quatre ou cinq jours dans un full inclusive — tous ceux qui ont voyagé dans d'autres pays savent très bien qu'on finit par prendre et intégrer les petits trucs locaux. Même s'y habituer. Comme par exemple prendre l'habitude d'utiliser les escalators de gauche pour monter ou descendre, et pas ceux de droite ; ou de se déporter sur la gauche quand on arrive face à quelqu'un sur un trottoir pour le laisser passer, et pas à droite ; ou encore de prendre l'habitude de se tartiner de crème solaire pour éviter d'être brûlé par les coups d'un soleil d'été féroce en plein mois de décembre — et oui, tout est vraiment inversé en Australie, ils rigolent pas dans les brochures de voyage. Ou donc de demander aux caissiers dans les commerces comment ils vont, puis d'attendre, sagement mais fermement, une réponse de leur part ; et vice-versa. Depuis mon retour j'ai évidemment repris nos habitudes de « droitiers » mais j'avoue avoir gardé cette façon un tout petit peu plus intime de saluer les gens. La raison en est simple : ce n'est pas juste pour paraître gentil ou attentionné, mais parce que ça aide littéralement à casser les rôles dans lesquels nous, acteurs sociaux, sommes enfermés malgré nous dans nos relations au jour le jour. Si vous avez une certaine sensibilité pour ce genre de chose, vous devez probablement avoir de nombreuses lanternes qui se sont allumées dans votre esprit à la lecture de cette dernière phrase. Il se trouve que ce sont des choses qui ont été largement documentées. Notamment, et d'une part, que certains chercheurs à force d'expérimentation avaient noté qu'il existe généralement un biais pro endo-groupe. C'est-à-dire que l'on va développer assez facilement des attitudes positives à l'endroit de notre groupe d'appartenance tout en en voyant ses membres par le prisme de leurs individualités propres et personnelles ; alors que l'on percevra les personnes qui sont issues d'un autre groupe que le nôtre de façon plutôt uniforme, dénigrant tout aussi simplement leurs spécificités, voir même d'en avoir des a priori négatifs. D'autre part, il se trouve que nous avons une certaine tendance à nous conformer au comportement attendu du groupe auquel on appartient pour une situation sociale donnée. On peut même le noter soi-même : quand on est au supermarché ou dans une boutique, on s'attend à ce que la personne en caisse se comporte comme un caissier, et, de son côté, elle s'attend à ce que l'on se comporte comme un client. Cela implique, par exemple, que ni l'un ni l'autre ne vont chercher à se serrer la main au moment de se saluer alors que c'est pourtant une pratique tout à fait normale et courante dans la plupart des autres situations sociales où nous sommes amenés à rencontrer quelqu'un que l'on ne connaît pas. Pour diverses raisons, ce n'est juste pas un truc qui se fait entre un caissier et un client. Mieux encore, si on s'y essayait, cela ne serait clairement pas approprié et on passerait certainement pour un doux dingue aux yeux de toutes les personnes présentes qui auraient eu soudain l'un de leur sourcil relevé par une légère stupéfaction, le caissier en premier lieu. Et tout cela sans même parler du fait que chacun de deux acteurs issus de deux groupes différents est en plus nourris des stéréotypes qui sont généralement attribués à leurs rôles respectifs. Pour être sûr de bien comprendre cela, prenons un autre exemple : quand vous sortez le samedi soir pour aller dans un restaurant chic, vous allez avoir tendance à vous comporter comme un client de restaurant chic — et suivant les représentations que l'on en a. Ce qui veut dire que, vêtu comme il se doit, après avoir franchi la porte d'entrée, vous allez attendre patiemment qu'un hôtelier en complet vous prenne en charge, qu'il vous demande éventuellement si vous avez une réservation, vérifie combien vous êtes, avant de vous placer à une table. Puis vous vous attendrez à ce qu'on vous apporte le menu s'il n'est pas déjà présent sur la dite table, qu'on vous laisse un laps de temps suffisant — mais pas trop non plus — pour faire votre choix, puis de revenir vous proposer des apéritifs, prendre votre commande et demander si vous souhaitez la venue du sommelier. Enfin, de vous faire amener vos boissons et vos plats par des serveurs qui vont essayer de se faire le moins remarquer possible tout du long — service à droite, comme de bien entendu. Cela signifie donc par exemple que, et si l'on revient un peu dans le temps, vous n'allez pas débouler dans la place dans votre vieux survêtement Décathlon à moitié passé qui vous sert de tenue de confort quand vous avez la flemme à la maison, et qu'une fois la porte d'entrée de ce restaurant chic franchie, vous n'allez pas vous diriger tout seul et comme un grand directement vers les cuisines, en pousser d'un coup d'épaule la porte battante pour héler le premier commis qui passe d'un « steak frite sauce roquefort, bien cuit le steak, siouplaît », puis de prendre possession selon votre propre fantaisie de la première table libre venue, cela après avoir — bien sûr — pris soin au bar de vous remplir une bonne carafe d'eau et de vous être emparé du verre le plus propre que vous ayez pu trouver histoire d'étancher votre soif en attendant votre steak. Vous n'êtes pas à Flunch. Vous êtes dans un restaurant chic. Donc vous devez vous comporter comme on s'attend à ce qu'un client se comporte normalement dans un tel endroit, selon des règles non écrites bien définies. Faire autrement serait s'exposer au même regard suspicieux du caissier auquel vous avez essayé de serrer la main tout à l'heure. Dans un tel endroit, ne serait-ce qu'aller soi-même se chercher une nouvelle fourchette dans un de ces petits comptoirs de service disséminés à travers le restaurant à l'usage des serveurs va vous amener des coups d'œil interrogateurs de la part du personnel, voir même une légère réprimande très polie. D'ailleurs, vraiment, essayez chez vous pour voir, si vous avez le courage de franchir ces frontières sociales invisibles. Ce sont de petites expériences scientifiques très instructives à bien des égards. En plus c'est amusant, et sans de véritables conséquences à part des gros yeux et des haussements de sourcils émanant des serveurs les moins patients. Il y a des raisons très pratiques à ces règles implicites. Que vous en ayez conscience ou non, qu'elles vous agacent ou que vous vous y sentiez à votre aise, dès que vous rentrez dans un restaurant chic, peu importe lequel, vous aurez ce même cadre rigide qui permet de savoir ce que les membres du groupe « clients » doivent et peuvent faire, et comment. Ces règles ont le don de faciliter les échanges entre tous les participants de ce groupe et des personnes d'autres groupes ayant part à cette situation précise (principalement celles du groupe « serveurs »), comme une sorte de lubrifiant social fluidifiant les interactions entre les individus et permettant d'éviter, autant que possible, les frictions. Et contrevenir à ces règles, c'est s'exposer à la réprimande sociale de tous les groupes impliqués. Mais surtout, l'application de ces règles et des comportements afférents renforcent l'appartenance d'un individu à ce groupe, et le faisant d'autant plus qu'il met à distance les membres de l'autre groupe. C'est donc bien pourquoi, dans notre restaurant chic, les clients vont avoir tendance à se comporter comme des clients, et les serveurs comme des serveurs. Pas simplement parce que c'est leur « travail » en tant que membre d'un groupe donné (surtout pour les serveurs) mais bien parce que la situation sociale l'exige^4, et que ne pas le faire entraîne certaines conséquences qui sont, au mieux, désagréables. Les membres de chaque groupe se renforçant par ailleurs dans leur comportement par leur appartenance même à ce groupe en question, se voyant entre eux plutôt par le prisme de leurs similarités et moins par leurs différences — le fameux biais pro endo-groupe —, se reconnaissant par là même entre eux comme des alter ego ; et « rejetant » dans le même temps les membres de l'autre groupe, voyant ceux-là à part d'eux-mêmes, les considérant autrement des membres de leur propre groupe. En somme tout cela est une façon de maintenir une certaine cohésion sociale au sein d'un groupe donné, mais aussi d'agir selon les attentes sociales d'une situation particulière ; mais dont l'effet de bord est de maintenir ou d'augmenter les préjugés vis-à-vis des membres de l'autre groupe. Cela a ses limites car, bien évidemment, le serveur travaillant habituellement dans un restaurant chic qui va le samedi soir dans un autre restaurant chic et se comporte comme un client parce qu'il se retrouve dans cette position sociale ne va pas se mettre, tout à coup, à voir les autres serveurs qui sont au feu ce soir-là comme des espèces de fantômes auxquels on ne prête pas tellement attention sinon à la commande du menu et à moins qu'ils ne crient « allô ! » un peu trop fort en direction des cuisines. Au contraire même. Il n'y a rien de tel que d'aller dans un bon restaurant avec un hôtelier ou un cuisinier pour qu'il vous ouvre aux rigueurs de ces professions. Même qu'il vous expliquera probablement à la fin que donner un bon pourboire à celui ou celle qui piétine dans des allers et retours incessants entre les fourneaux, le bar et les clients durant des heures et des heures a, en fait, tout son sens. Comprenez ici que c'est modulable et assurément non binaire. De plus, parce que c'est plus facile du point de vue de l'économie cognitive, nous avons une certaine inclination à garder avec nous les stéréotypes qui nous définissent le plus souvent — vous savez, comme les fameuses déformations professionnelles — ; notre environnement quotidien, qu'on le veille ou non, façonnant qui nous sommes. Mais l'idée générale est là : nous avons tendance à nous conformer, ou tout du moins à agir en conformité avec le rôle ou le groupe auquel nous appartenons pour une situation sociale donnée, et d'y appliquer les stéréotypes afférents. Et, de là, de voir l'autre groupe, l'exo-groupe, comme quelque chose d'à part de nous-mêmes, au point de lui attribuer des stéréotypes communs. Cela a l'air bête, dit comme ça, je le sais. Et vous vous demandez peut-être pourquoi je passe autant de temps à décortiquer quelque chose qui peut paraître si évident, si normal. Mais sincèrement, pensez-y. Parce que cela a des conséquences et des ramifications que l'on ne soupçonne pas de prime abord^5. Une chose intéressante cependant est qu'il existe des stratégies pour mettre à mal ces barrières intergroupes, c'est-à-dire — disons-le plus prosaïquement — pour arriver à ce que ma caissière à Lidl ne me considère plus comme un simple client parmi les centaines d'autres qu'elle voit tous les jours. Clients qui sont dans leur majorité potentiellement exigeants, impatients, bruyants, énervés, parfois vulgaires, sinon violents ; bref, en somme — et tous les caissiers de Lidl vous le diront —, vraiment des gros cons. Mais, de fait, si je rentre pour ma caissière par défaut dans cette catégorie « [DEL: gro :DEL] clients » avec tout ce que cela implique, il existe des techniques pour qu'elle ne m'envisage plus comme ce client parmi les autres, mais bien comme un autre être humain, un alter ego. Et, dans le même temps, il se trouve que cette même stratégie me pousse à ne pas voir cette caissière comme une sorte de caisse automatique améliorée, sous-payée et qui fait la gueule la plupart du temps, mais bien comme une personne qui a un boulot abrutissant et vraiment pas facile. Et une étude bien connue sur la première partie de cette problématique est celle de Nicolas Gueguen, de l'Université de Brest, et de Robert-Vincent Joule, de l'Université de Provence. Ils ont tous deux monté une méta-analyse (c'est-à-dire une analyse portant sur diverses analyses d'un même sujet) sur la technique du toucher dans le cadre plus vaste des techniques d'influence^6 — pour ne pas dire de manipulation^7. Pour l'expliciter plus clairement, il s'était agi de savoir quels effets produiraient, pour une situation sociale donnée, le fait de toucher l'autre alors que ce n'est pas la norme. Et je me souviens parfaitement de l'exemple de notre professeur d'alors qui nous avait raconté l'une des expériences qui avait été menée au Canada. En l'occurrence, il ne s'agissait pas de caissiers et de leurs clients, mais de serveurs et de leurs clients. On avait demandé aux serveurs d'un café de toucher ou non les clients qu'ils servaient durant leur service. Cela de la façon la plus naturelle possible^8 — l'épaule, pour prendre appui par exemple, ou le bras, voir la main, sans faire exprès. Puis, de là, de mesurer ensuite l'effet sur le pourboire que laissait effectivement le client. Pourboire qui, rappelons-le, est obligatoire dans la plupart des législations d'inspiration anglo-saxonne et fixé par règlement puisque le service n'est pas compris dans le prix de la commande — sachant que pour des raisons diverses et variées, il reste toujours possible de donner plus ou moins. Autrement dit, nous avons une variable indépendante qui consiste à avoir un groupe de serveurs qui ne touche jamais leurs clients, tandis qu'un autre groupe de serveurs doit les toucher systématiquement. Et on va mesurer l'effet produit sur le pourboire reçu par ces deux groupes. Les résultats ont été concluants en ce sens qu'il a été mesuré que les clients qui avaient été touchés par leur serveur donnaient un pourboire significativement plus élevé que les clients qui n'avaient pas été touchés par leurs serveurs. Pour l'exprimer différemment, le contact tactile, notamment dans ce cas précis, « pourrait être un facteur puissant de renforcement de la production d'un comportement existant (par exemple induire une dépense plus importante chez des personnes ayant déjà l'intention de consommer ou donner un pourboire plus important à quelqu'un alors que la tradition veut que l'on produise systématiquement ce comportement) »^9. Oui, les clients qui avait été touchés physiquement par leur serveur leur laissaient en général, et significativement, un pourboire plus important. Et la raison de cette différence de résultat entre les deux groupes de serveurs pourrait venir du fait que le contact tactile briserait, au moins en partie, les rôles sociaux baignés de préjugés dans lesquels nous sommes placés. D'une certaine façon — et parce que ce n'est pas normalement un comportement que le serveur a — le consommateur à sa table de café ne se comporterait plus après le toucher comme un consommateur lambda. Il ne verrait plus le serveur comme un simple serveur, un serveur comme il en a vu mille autre, un serveur à qui il doit donner environ 12 % du prix de sa commande parce que c'est comme ça, mais bien une autre personne, un autre lui, unique et particulier, pour qui il aurait plus d'empathie, et pour lequel il donnera, de lui-même, un pourboire plus élevé. Reconnaissant peut-être ainsi par ce geste qu'un alter ego lui a servi son café. D'une certaine façon, on pourrait dire que, suite au contact, il le traite comme il se traiterait lui-même, ou au moins comme il traiterait quelqu'un de son propre groupe, et non plus comme il a l'habitude de traiter une personne du groupe « serveurs » auquel il n'appartient pas. Comme si ce simple contact tactile, ce peau à peau si cher à Didier Anzieu, créait un lien unique entre deux êtres humains tout en faisant voler en éclat les imagos sociaux dans lesquels nous sommes enfermés au quotidien. Évidemment, les effets de la stratégie du toucher, bien que significatifs, sont variables à bien des égards (âge, catégories socio-professionnelles, état mental, etc.) mais notons dans le même temps que, d'une façon générale, ainsi que le suggèrent les professeurs Gueguen et Joule, ces effets ne seraient pas seulement applicables aux situations économiques, mais à toutes les situations sociales dans lesquelles nous pouvons nous retrouver en tant qu'acteurs sociaux. Difficile de le nier cependant : dans cette situation sociale précise où je me trouve actuellement, à la caisse de mon petit supermarché de quartier, et en ces temps anxiogènes de COVID-19, de masques chirurgicaux, de lavements de mains consciencieux et autres gestes barrières, il paraîtrait plutôt mal venu d'aller toucher — même seulement d'aller « effleurer par inadvertance » — les mains de ma caissière. Par contre j'ai remarqué que depuis que j'utilise les formes complètes de la bonne éducation australienne, les gens à qui je demande, sincèrement, en plus du bonjour de rigueur, comment ils vont, non seulement me répondent mais, bien souvent, me demandent aussi à moi comment ça va. Certes, nous conviendrons que ce n'est pas très étonnant puisque cette réponse en retour est elle-même un réflexe conditionné par notre culture et la bonne éducation. Mais il y a plus car, en réalité, j'ai surtout remarqué, après parfois une légère surprise sur leur visage, que les personnes engagées dans leur rôle social à qui je pose cette question s'ouvrent d'elles-mêmes plus facilement. Je ne suis pas vraiment du genre à vouloir taper la discussion avec la boulangère ou le maraîcher du coin, mais j'ai noté qu'il arrive fréquemment qu'ils se mettent spontanément à parler d'eux, de leur journée, de leur humeur. Exactement comme cela se passe en Australie où, effectivement, il est très courant de voir des gens, pris dans une relation commerciale éphémère, s'en dégager aisément et commencer à parler de tout et de rien. Vous avez probablement vous-même expérimenté au moins une fois quelque chose de similaire. Mais si ce n'est pas le cas, franchement, essayez chez vous, vous verrez. Si l'on y pense assez, on se rend compte, il est vrai, que poser une question parfaitement anodine et socialement ritualisée à l'extrême mais pourtant assez intime^10 à quelqu'un que l'on ne connaît pas, doit ouvrir quelques portes. Bien que cette technique soit probablement moins efficace que celle du contact tactile, je reste persuadé que ce « contact verbal poussé » produit des effets suffisants pour entraîner des fêlures significatives dans le cristal de nos rôles sociaux et des préjugés qui en découlent. On le ressent au moins intuitivement : demander « comment ça va ? » à ma caissière, en la regardant droit dans les yeux, en y mettant une réelle intention, et en attendant une vraie réponse, alors qu'elle est engluée dans son merdier quotidien, cela doit bien entraîner un effet mesurable. Sauf que là, je le voyais bien, elle ne m'avait même pas entendu. Il faut dire qu'il régnait une sacrée agitation dans le supermarché à cette heure de pointe, toutes les caisses étant débordées et affublées d'une queue de clients tentant chacun à leur manière de rompre l'ennui de l'attente sans trop s'énerver. À ma caisse, la cliente précédente était toujours en train de débarrasser tant bien que mal ses achats dans ses sacs trop petits, tandis que le coursier en était encore quant à lui à essayer de vaincre le fermoir de sa bourse pour y ranger les restes de monnaie de sa bouteille de miel. Je remarquais d'ailleurs que cette dernière était estampillée « bio » ; et de me demander derechef dans un sourire narquois intérieur si, à ce prix-là, 2 euros 89, c'était le sucre ajouté qui était « bio » ou alors, qui sait, pourquoi pas le plastique du contenant, hein ? « Certifié conçu avec du vrai pétrole biologique ! » Ma caissière avait donc déjà entamé mon tas de courses. Aussi, malgré l'embouteillage, et m'accrochant fermement à mon cabas Lidl, je me suis approché du bout de la caisse afin de tenter de me faire une place entre le coursier et la cliente précédente. Par l'habile concours cosmique de la mathématique universelle, j'arrivais exactement au moment où cette dernière finissait de débarrasser son propre tas. De son côté, le coursier en était maintenant à se battre avec son gros sac carré bleu clair. Je sais que les employés de caisse chez Lidl sont souvent pressés^11. Et donc très efficaces. Aussi, je n'insistais pas sur mes salutations et m'activait bien vite à remplir mon sac. C'est alors que j'entendis sa voix, un peu faible et lointaine : « Bonjour. — Bonjour ! repris-je un peu trop guilleret. Comment allez-vous ? — Eh bien… Ça va. » Elle m'avait regardé dans les yeux et répondu d'une voix plus claire. Suivant peut-être ses automatismes sociaux, elle avait ajouté : « Et vous, comment allez-vous ? — Bien, bien, merci », lui dis-je dans un sourire. J'avais déjà mis deux articles dans mon sac quand elle s'exclama : « Oh, attendez ! » Elle tendit la main vers mon sac usé et je compris qu'elle le voulait. Je débarrassais alors vite ce que j'y avais mis avant de le lui tendre, sans même me poser de question. Je pris pourtant peur qu'elle ne veuille me le compter, alors que je l'avais déjà payé depuis longtemps. Bon, c'est pas pour ce que ça coûte. Mais en fait elle le retourna tout en saisissant un stylo à son corsage et signa au niveau du code barre. La regardant faire, des images enivrantes me vinrent en tête. Elle était en réalité cette nouvelle influenceuse montante toulousaine. Étoile encore anonyme d'obsidienne dorée, aux ongles de jade. Le corps façonné jusqu'à la perfection par la main d'une antique et mystérieuse divinité africaine. Des yeux profonds finement maquillés de traits d'or scintillants et de khôl sombre. Des lèvres brillantes de gloss, charnues à s'y damner. Auréolée d'une chevelure flamboyante de fines tresses noires qui lui descendent le long des épaules et dans le dos en ce qu'il semble être une cascade sans fin, d'une sauvagerie profondément voluptueuse dont on ne voudrait jamais se sortir. Mais devant tout de même travailler à Lidl en extra pour boucler ses fins de mois, le temps que Renommée — et l'argent qu'Elle ne manquera pas de pourvoir — ne la touche de Sa Grâce par l'entremise des algorithmes d'Instagram ou de TikTok. Elle avait sûrement dû se dire que, parmi tous les autres, j'étais celui qui l'avait reconnu, l'un de ses early fans, et me faisait le somptueux cadeau de son autographe qu'elle griffonnait à la hâte sur le premier truc qui lui était passé sous la main. Comme ça. Pour mes beaux yeux. Elle ne le faisait certainement pas pour tout le monde. « Ah ! Vous avez recommencé à les marquer ? lui demandais-je en chassant rapidement mes rêveries. — Mouais… En fait, on devrait le faire à chaque fois, vous voyez, mais on a vraiment pas l'temps. » Elle me rendit mon sac et avant même que je puisse commenter, elle enchaîna : « Avec tous les clients qu'on a, qui sont pressés, des fois qui s'énervent… Et recompter la monnaie, et enregistrer dans la caisse… Et puis il faut vite passer aux clients d'après, vérifier leurs sacs ! Genre ?! Vérifier les sacs ! La sécurité ! On a bien l'temps d'faire d'la sécurité ! — Ah bah ouai, dis-je un peu penaud, c'est pas évident… — Oui ! » s'exclama-t-elle, sans même se rendre compte qu'elle m'avait complètement pris de cours. Recommençant à passer mes articles, elle continua sur sa lancée : « Demander d'ouvrir les sacs, alors qu'on sait déjà plus où donner d'la tête, et aussi… » Soudain elle héla en direction de la sortie : « Eh ! Monsieur ! Monsieur ! … Eh, Monsieur ?! » Elle agitait bien haut sa petite main droite surmontée pour chaque doigt d'une griffe verte étincelante. Tout en me retournant vers la porte, je m'interrogeais : Un vol ? Non, c'était notre coursier. Ma caissière était en train de lui crier à travers le brouhaha ambiant qu'il avait oublié sa bouteille de miel. Envoûté par la voix mélodieuse et rythmée de cette demi-déesse d'ébène qui s'ignore ainsi que par le rangement de mes courses, je n'avais même pas fait attention au fait que le flacon de sucre était resté sur le rebord de la caisse à quelques centimètres de moi. Je pris la bouteille et me tourna vers le coursier qui me fit signe de la lui lancer. Il n'avait pas le temps de parcourir les quelques mètres qui le ferait revenir vers la caisse. Rivé sur son téléphone fermement accroché à son avant-bras, il pensait déjà à sa monture qu'il devait enfourcher, à sa prochaine livraison, et à l'euro cinquante qu'il allait empocher pour cela. Je m'exécutais. La réceptionnant d'un geste leste, il me souria et me brandit un pouce vers le haut pour me remercier. Refaisant un pas vers la caisse, je m'esclaffais : « Et en plus de tout ça, vous devez faire attention à ce que les clients n'oublient pas leurs articles ! — Bah ouai, rigola-t-elle aussi. Avec tout ce qu'ils nous demandent, tout ça, la sécurité, et tout, c'est pas facile. J'fais pas un travail, j'en fais cinq. Et en même temps ! » Elle laissa passer deux battements de cœur. « Mais bon, c'est le boulot. » Elle avait machinalement commencé à passer les articles du prochain client histoire de gagner du temps, et je la sentis soudain hausser mentalement des épaules, résignée. Puis, d'une voix plus posée, tout en continuant à s'activer sur sa caisse, elle ajouta tristement dans un petit rire charmant : « Et on est vraiment pas assez payé pour ça. Non, vraiment, on n'est pas assez payé pour ce boulot. » J'aurai voulu lui dire que, c'est marrant, tiens, j'avais justement une citation qui me tournait dans la tête depuis ce matin. Un simple phrase que j'avais entendu il y a longtemps, et qui m'était à nouveau revenue aux oreilles. Mais au lieu de la lui dire, j'entrepris de terminer de mettre mes courses dans mon sac, et je lui répondis simplement que, oui, c'était vrai, elle n'était clairement pas assez payé pour ça. Sur ces mots, je réglais et on termina la conversation, comme ça, sans nous en rendre compte, sur un sourire de forme, alors qu'elle continuait à s'occuper du client suivant. Puis on se quitta, sans même un regard, par des formules automatiques : moi lui souhaitant bon courage, elle me souhaitant une bonne fin de journée, nous remerciant mutuellement. Je ne sais pas vraiment pourquoi je ne lui ai pas cité ma phrase. Peut-être s'en serait-elle souvenue comme moi je m'en souviens ? Elle se la serait rappelée, de temps à autre. Elle l'aurait ressorti, l'air de rien, à un membre de sa famille, ou à l'un de ses amis, à l'un de ses amants, à l'un de ses collègues, ou à l'une de ses rencontres de passage. Mais non, je l'ai gardé pour moi. Je crois que c'est parce que c'est une phrase qui me ressemble. Elle est cynique. Et tout le monde n'a pas envie de cynisme dans sa vie. Peut-être même que, surtout ma caissière, elle n'a pas envie de plus de cynisme dans sa vie. Prise dans son rôle au quotidien pour un salaire à peine suffisant, fatiguée, à devoir tenir toute la journée, dans le bruit, dans son petit cube de plexiglas, face à des clients pour la plupart pas contents, pressés, au mieux indifférents, peut-être qu'elle n'a pas envie d'entendre des choses comme ça. Non, mais ouai… Je crois que j'ai bien fait de pas lui dire. « Les boulots sont tous payés pareils : moins que ça vaut et juste assez pour que tu retournes en quémander en rampant. » — Lois, dans Malcolm in the Middle, S01E05, 2000. _______________________________________________________________________ 1. Voir Un samedi comme un autre. 2. Sur ce point, il est intéressant de savoir que l'alcool, histoire d'en décourager sa consommation, est horriblement cher à Sydney. Un pack de six bières vaut deux, voir trois fois son prix en France. Et, sans vouloir faire le pingre, en terme de ratio prix/degré d'alcool, ça vaut moins le coup qu'une bouteille d'alcool fort. De sorte que, de toute façon, la bière n'est pas un bon investissement. 3. Un jour je raconterai l'enseignement de celui qui m'a appris à toujours répondre « always great » à la question « how are you? ». 4. C'est d'ailleurs un ressort humoristique souvent utilisé dans les films, depuis au moins ceux de Chaplin, en passant par Mr. Beans : on jette un protagnosite dans la situation d'un groupe auquel il n'appartient pas et, n'arrivant pas à expliquer que c'est une erreur parce que tout le monde est trop pressé et/ou ne l'écoute pas, il finit par se conformer aux attentes du groupe parce qu'il ne sait pas comment se sortir autrement de cette impasse cognitive. 5. On peut par exemple penser à la célèbre expérience de Stanford conduite par Philip Zimbardo en 1971 qui a dû être arrêtée en urgence avant son terme. 6. Gueguen N., Joule R.-V., Contact tactile et acceptation d'une requête : une méta-analyse, Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 2008/4, N° 80, pp. 39-58. 7. Oui, même en science, il est parfois difficile d'appeler un chat, un chat. 8. Il est important de noter ici qu'un contact physique, lorsqu'il n'est pas attendu, et surtout lorsqu'il n'est pas normé, peut être perçu comme un envahissement de la bulle personnelle d'un individu, particulièrement dans les cultures occidentales. Dans le pire des cas, même, il peut être pris pour une forme d'agression. Il faut donc bien insister sur le fait que le toucher devait paraître le plus anodin, le plus « naturel » possible. 9. Gueguen N., Joule R.-V., ibid. 10. Et encore, pour la question de l'intime, en France nous nous en tenons à l'état émotionnel de notre interlocuteur. Chez les anglais, la formule ritualisée est « How do you do? » signifiant littéralement « Comment vous faîtes ? », sous-entendu « Comment vous faîtes à la selle ? » 11. En réalité, les employés sont chronométrés par leur caisse — nombre d'articles scannés par minutes et nombre de clients encaissés à l'heure. Cela fait parti de leurs tests de performance qu'on leur colle sous le nez à interval régulier histoire de voir si, oui ou non, ils travaillent selon les critères imposés par l'entreprise. Évidemment, il faut en faire le plus possible, pour faire rentrer l'argent le plus vite possible, et c'est une des raisons pour lesquelles les caissiers chez Lidl sont si « pressés ». Une autre raison est qu'ils ont — sauf pour celui qui tient la caisse 1 dont il ne bouge jamais — des tâches en rayons qu'ils doivent accomplir et qu'ils doivent remplir ces objectifs avant la fin de leur service. Une autre raison encore est que, la caisse, c'est vraiment chiant à la longue, donc plus vite on finit, mieux ça vaut.