CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 1, 14 janvier 2026. Cela fait environ un mois et demi que je vis sans accès à Internet à la maison, et sans un véritable accès à Internet sur mon téléphone^1. Je ne me sens pas totalement déconnecté pour autant. Si je ne suis effectivement plus sur les réseaux synchrones que j'ai l'habitude de fréquenter (IRC et Jabber, principalement) et que je ne navigue plus sur gopher et le web au quotidien, grâce au Sneakernet je garde tout de même un accès à mes réseaux asynchrones (mail et nntp) et un accès à gopher (et même au web dans une certaine mesure) — je reviendrai longuement dans une prochaine chronique sur les aspects pratiques et techniques qui me permettent de garder ce lien avec certaines de mes habitudes numériques. J'ai aussi sur mon ordinateur de bureau des copies du Wikipédia, du Wikisource et du Wiktionary francophone et plusieurs dictionnaires récupérés depuis les dépôts de Debian (idem, je reviendrai sur ces points afin d'expliquer et de permettre la reproduction de la manière dont j'opère). De la même façon, j'ai sur mon réseau local une bibliothèque et une médiathèque qui, si elles restent modestes comparées à ce que l'on peut trouver chez d'autres, suffit à me garantir de très nombreuses heures d'écoute et de visionnage, et certainement des années de lecture (cela sans parler aussi de ma petite bibliothèque de livres papiers dans laquelle je me plonge avec plaisir presque chaque jour). Autrement dit, je ne suis pas coupé d'une partie du savoir et de la culture qu'offre un accès normal et permanent à Internet. Non, ce qui peut être frustrant quand, comme moi, on n'a pratiquement plus aucune vie sociale dans le monde physique, c'est le sentiment d'isolement qu'entraîne l'absence de connexion chez soi. Évidemment il est difficile de tenir la comparaison entre des discussions sur IRC ou sur Jabber et une soirée à la maison avec des amis autour d'un bon repas et de quelques verres. Malgré tout, pour quelqu'un qui ressent la nécessité d'être dans des groupes pour se sentir bien, Jabber et IRC étaient de bons palliatifs à mon besoin de relations sociales synchrones. Mais cette digital detox (comme me l'a joliment glissé Iceman (cheziceman.fr), qui est plus en réalité une Internet detox, et même si elle est forcée par des contraintes financières, n'a pas que des points négatifs. Nous avons tous pu lire, ici et là — notamment chez Ploum (ploum.net) ou dans les ouvrages de Calvin C. Newport — les bienfaits qu'une déconnexion, partielle ou totale, d'Internet peut avoir. Je me souviens aussi d'un article publié dans un grand média étasunien où un gars avait délibérément choisi de complètement se déconnecter pendant une année ; ou de cette autre personne, en France, qui s'est dit qu'il pouvait vivre et voyager sans téléphone portable, cela durant — si vous pouvez le figurer — trois années pleines et entières. Les deux, à des milliers de kilomètres de distance, et dans des temps et des situations différentes, avaient redécouvert ce que la plupart de nos anciens qui ne se sont pas soumis à l'injonction du numérique continuent de vivre : le lien avec autrui, avec les voisins, la famille et les amis, les rencontres de passage, et le temps passé à se concentrer sur ce qui serait, apparemment, plus essentiel. Si d'un côté mon absence de relation sociale dans le monde physique, et maintenant dans le monde numérique, entraîne un isolement qui peut être parfois pesant, j'y trouve aussi cependant une certaine forme de sérénité. Par exemple, après avoir emmené mon fils à l'école le matin, quand je reviens à la maison, je ferme la porte d'entrée derrière moi pour me retrouver dans un espace qui n'est pas connecté au monde. Il y a bien un câble de fibre venant de l'extérieur et passant à travers l'écornure de la porte, mais il est coupé ; il ne mène à rien. Quand je rentre à la maison, aucun routeur ne tourne, il n'y a pas de téléviseur, pas de poste de radio, et, si l'on met de côté le réfrigérateur dans la cuisine, aucune machine, ni aucun ordinateur d'aucune sorte n'est allumé. Il n'y a plus ces petits bruits, à peine audibles, si familiers, ces petits souffles de ventilateurs, ces petits grésillements électriques dont on perd conscience à force de vivre avec. Je me retrouve dans le silence. Total. Aucun bruit. Seul. Isolé. Insula : « l'île », ou dans son acception première la « maison isolée ». Une petite bulle, un cocon, loin de tout, loin du monde, un petit bout de terre perdu au milieu du vaste océan, perdu au beau milieu d'une agglomération d'un million d'habitants. Et alors, dans tout ce silence, dans toute cette solitude, je me surprends souvent à focaliser mon esprit sur des choses vraiment importantes pour moi et mon fils. Le fait de se retrouver dans cette sorte de bulle solitaire pousse l'esprit à se diriger vers ce qui l'attrait, et vers ce qui doit être fait. Cette dernière quinzaine, j'ai ainsi passé beaucoup de temps à lire et à réfléchir. Je passe aussi du temps à m'occuper de l'appartement afin d'en faire un joli lieu de vie pour mon fils, et sans jamais ressentir cela comme une corvée. Maintenant que nous vivons seuls lui et moi, cela m'a donné le loisir de réarranger notre intérieur d'une façon qui nous convient mieux à tous les deux. Je me suis débarrassé de beaucoup de choses superflues à mes yeux (même s'il reste encore du travail de ce point de vue), et j'ai fait en sorte que Sosito puisse mieux investir notre lieu de vie. Ainsi, et par exemple, il a maintenant un espace qui lui est dédié dans le salon, avec son coin bibliothèque, une petite table et une petite chaise où il se met souvent pour dessiner. De lui-même, il y a aussi déplacé de sa chambre une partie de ses jouets et de ses nounours. Il est petit, il ne veut pas rester seul dans sa chambre à s'inventer des mondes alors que je suis occupé dans notre espace de vie principal. Alors il amène ce dont il a besoin pour être avec moi, pour qu'on soit tous les deux. Nous ne recevons, pour ainsi dire, jamais personne ; ce n'est donc vraiment pas gênant pour moi qu'il transforme le salon et une partie de la cuisine en aire de jeux, en un terrain fertile pour toutes ses fantaisies. Et je préfère de toute façon le voir prendre réellement possession des lieux plutôt que de les préserver pour d'hypothétiques visiteurs qui ne viendront jamais. Mais je me rends compte à l'instant que je me suis perdu dans mes élucubrations et éloigné de mon propos initial. Aussi, et pour en terminer avec cette chronique sur cette première quinzaine, j'ai appris qu'il va me rester à travailler sur une petite chose que m'a gentiment mis en lumière prx (si3t.ch) dans l'un de ses courriers au début de ce mois de janvier, à savoir « prendre du temps pour soi » ; au sens, si j'ai bien compris, de faire des choses pour soi et qui permettent de se ressourcer. Il semblerait — et cela transparaît apparemment très clairement dans les écrits du Journal des deux mondes — que je me concentre énormément sur mon fils. Mieux, le terme sacrifice a même été évoqué. Si je ne m'en rends pas forcément compte, pétri comme je le suis dans le quotidien, j'aurais du mal, en prenant le temps du recul, à nier cet état de fait. Il faut bien l'avouer, c'est inhérent à ma façon d'être, à ma personne, à qui je suis ; c'est d'ailleurs au sens littéral, et en admettant que l'on puisse tirer de là une sorte de vérité, l'étymologie du premier prénom que m'ont donné mes parents : « celui qui se sacrifie ». Il est évident que mon fils est le centre de la plupart de mes attentions. J'essaye — soit dit entre parenthèses —, et je fais au mieux pour cela, de ne pas être trop « sur lui », de lui laisser son espace, tant mental que physique, afin qu'il développe son autonomie — et histoire aussi de ne pas tomber dans les travers du concept de la mère toxique tel que développé par Mélanie Klein, pour ceux à qui cela parlerait. Mais je dois bien avouer qu'il reste le centre de mes pensées et de mes efforts au jour le jour. Il est, haut comme trois pommes tel qu'il est, le petit centre chaud autour duquel toute ma vie gravite. Et, comme me le faisait donc remarquer prx, cela peut à terme poser quelques difficultés pour lui si je ne prends pas la peine de recharger mes batteries, tant physique que mentale. En effet les seules activités « pour moi » que je m'octroie sont la lecture et l'écriture dans le Journal. Il serait de bon ton que je puisse lui montrer l'exemple sur ce point, avec un papa qui sait aussi s'amuser, se divertir et profiter de la vie autant que possible. Ce n'est pas gagné ; je vais avoir de gros efforts à faire sur ce point. _______________________________________________________________________ 1. Voir Un samedi comme un autre.