CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 2, 31 janvier 2026. Cette dernière quinzaine j'ai tenté d'intégrer une nouvelle habitude à ma routine matinale : tenir un journal personnel papier. La motivation m'a été insufflée par Marie-Gaëlle (aemarielle.com) qui a récemment exposé dans un article intitulé Tenir un journal, sa fierté d'écrire dans ses carnets depuis plus d'un an. J'ai essayé, d'une façon ou d'une autre, de tenir ce genre de journal pendant des années. Journal papier tout d'abord puis numérique. J'y suis partiellement arrivé lorsque j'ai commencé à prendre des notes éparses durant les quatre mois de mon premier voyage au Mexique en 2014. Mais cela a vraiment pris forme lors de mon deuxième voyage il y a dix ans, en 2016, avec des notes au quotidien, structurées et datées. Le résultat allait devenir, sans que je ne le sache encore à l'époque, le premier volume (non publié) du Journal des deux mondes. Au retour en France de mon deuxième périple par-delà l'Atlantique, et après avoir passé quelques semaines à déprimer en me demandant tous les jours du fond de mon lit, les volets tirés, mais pourquoi diable ne suis-je pas resté là-bas, et pourquoi diable n'ai-je pas accepté ce poste à temps plein que m'a offert Émilie à l'Alliance française de Cuernavaca, après ce délai donc, au beau milieu de la nuit d'un mercredi, installé sous la lumière de la petite lampe de bureau sur la large table de mon 9 m^2 à la cité universitaire, je me suis pris à ouvrir un fichier vierge sur mon ordinateur, à y noter la date du jour, et à commencer à écrire. C'était le 8 février 2017 (II.1). Ce n'était certes pas la première fois que je me lançais dans l'écriture d'un journal. Généralement, à chaque tentative, et au mieux, je tenais deux ou trois jours, quand j'arrivais même à dépasser la première entrée. Pour dire à quel point c'était une constante chez moi, il suffit de se pencher sur la publication du 16 février suivant (II.9) : on m'y trouve surpris de continuer à écrire dans mon tout nouveau journal en ligne alors que cela faisait littéralement — il faut quand même le pointer — huit jours à peine que j'avais commencé. Bref, là, ça avait marché. Écrivant pratiquement tous les jours, j'avais fini par intégrer l'idée d'avoir sous la main cet espace pour « raconter des choses ». Pendant très longtemps, je n'ai su dire pourquoi cette fois-ci avait été la bonne. Qu'est-ce qui avait fait que, après tant de tentatives, celle-ci était un succès ? Pourquoi là ? Pourquoi maintenant ? Alors qu'il n'y avait vraiment rien d'extraordinaire sinon le train-train quotidien d'un étudiant en fac de droit un peu nerd sur les bords. Je n'avais pas la sensation particulière que quelque chose avait changé ; alors pourquoi ce déclic, tout à coup ? Ce sont des questions qui n'ont cessé de me tarauder. Pourtant, c'était écrit, là, dès le départ : au creux de la nuit, comme toujours ne voulant pas que demain arrive, et ayant laissé mon esprit battre la campagne, mon imaginaire s'était pour la énième fois complètement laissé absorbé par la vision d'un Charles Darwin attablé dans sa cabine pour y écrire son Journal de bord du voyage du Beagle^1 ; que cela avait même été ma motivation première pour chroniquer au jour le jour mon propre voyage au Mexique. D'une certaine façon, en ces journées mornes d'un février couvert par de gros nuages gris comme la Normandie en a le secret, assis au bureau de ma petite chambre d'étudiant, j'avais trouvé dans l'écriture d'un journal une manière de faire perdurer mon voyage, de me fantasmer en un jeune Charles à bord de son bateau, me disant sans doute que, lorsque je serai à nouveau amené à vivre des expériences telles que j'en avais vécu au Mexique, mon carnet virtuel serait là, bien présent, pour y recueillir mes aventures. Et des aventures, ça, il a fini par en voir. D'abord mes allées et venues au Mexique et ma vie sur place. Suivi du retour en France, la déprime qui s'en suit, puis moi, me démenant pour avoir ma licence de droit. Et le Mexique encore, pour des mois et des mois cette fois-ci, au point où je me suis figuré que j'y resterai pour toujours. Mais, à nouveau, le retour, la déprime, et la lutte au quotidien pour obtenir mon master. Et puis il y a eu le voyage au bout du monde, l'Australie, quarante jours à Sydney, les retrouvailles avec mon ami Charles (un autre) que j'avais connu et fortement apprécié en première année de droit ; bref suffisamment de temps à Sydney pour se dire qu'on pourrait rester y vivre. Et il y a eu la Chine, un peu, avec dans la ville de Chengdu le dépaysement total. Et, à nouveau, encore, le retour, ce foutu retour que je déteste tant. Pourquoi retourner si cela fait tellement souffrir ? Je me suis toujours trouvé des raisons, des raisons raisonnables, des raisons d'adulte mature qui fait les choses parce qu'elles doivent être faîtes ; cette image d'un adulte raisonnable ressemblant farouchement à mon père. Et, apparemment, prendre le chemin du retour, à chaque fois, devait être la chose adulte et raisonnable à faire. C'est alors qu'un beau jour, tout ça, le bon, le mauvais, le merveilleux, le déprimant, les départs, les retours, les rires, les larmes, les chocs culturels, les incompréhensions, les questionnements, les illuminations, et la joie — les aventures en somme —, tout ça, ça s'est arrêté. La dernière chose « adulte et raisonnable » que j'avais faite m'avait ramené dans la ville de Toulouse où j'avais passé mon master et que j'avais pourtant juré de quitter pour toujours et de ne jamais y refoutre les pieds cela sitôt fait. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que cela s'était abruptement arrêté. J'ai continué à garnir mon fichier de mots, de quotidien, d'anecdotes, et à le publier en ligne. Ce n'était pas difficile, l'habitude était bien ancrée maintenant. Mais je me rends compte aujourd'hui que je savais, d'une façon ou d'une autre, que quelque chose s'était arrêté. Rien de conscient, rien de clair, mais cela transpire dans certaines entrées au fur et à mesure des mois qui passent. Je m'interroge, encore et encore, sur le but, la pertinence, et je sens qu'il y a quelque chose qui ne va pas. C'est peut-être la forme, me disais-je, ne comprenant pas l'origine de mon désarroi. Alors je réorganise, je décors, j'arrange, nomme les choses et mets des titres. Pour un temps, ça va mieux. Mais le malaise, insidieux, refait surface. C'est le fond alors, concluais-je, cette fois-ci sûr de moi. Et me voilà à tester de nouvelles manières d'écrire et de présenter, à essayer de raconter le quotidien autrement. Je me relis plus consciencieusement avant de publier l'entrée du jour. Je veux améliorer les phrases, aérer les paragraphes, et donner un corps consistant aux images qui sortent de ma tête. J'essaye de raconter des histoires et d'être intéressant. Et pour un temps, ça va mieux. Mais… Mais, oui, le malaise revient toujours, implacable et imperturbable. Et j'ai beau modifier la forme périodiquement et tenter d'améliorer le fond à chaque nouvelle entrée, rien n'y fait ; il s'impose à nouveau, à chaque fois, et devient, à chaque fois, plus présent. Tant et si bien qu'à la fin il n'est plus simplement tapis dans l'ombre de mon inconscient, mais s'est ouvert à la lumière de mon esprit, qu'il finit par envahir. Et au milieu de tout ça, le Journal des deux mondes s'entortille, se perd, se fissure, puis se rabiboche, se retrouve, mais pour se perdre plus encore dans ce qui semble être un cycle sans fin. Il tourne en rond, et tourne en rond, comme un lion que l'on a arraché à sa liberté, marchant d'un pas vif et nerveux d'un côté de sa cage, à l'autre, puis à l'autre, et à l'autre, sans jamais chercher à calmer sa rage ni sa colère, mais envoyant des coups d'œil mauvais de tous côtés et, à l'occasion, un rugissement hargneux à la porte qui reste désespérément close. Je l'ai senti venir, et je l'ai même écrit ; il y a eu des soubresauts et des élans de vie mais c'est pourtant là, inscrit noir sur blanc dans les titres des volumes, dans les flottements, irrésolus et incertains, et dans les transitions. Mais ce n'était pas clairement exprimé, ce n'était pas formulé simplement, avec des mots que je suis capable de comprendre. C'est comme si quelque chose quelque part en moi cherchait à me dire sa vérité à travers le Journal, à y laisser des bribes de messages sur une information capitale qu'il me fallait absolument savoir mais qu'il lui était incapable d'exprimer directement, ne me laissant que des morceaux sous forme d'indices, mais sans jamais réussir à se faire comprendre de moi. Sans que je n'ai même jamais la moindre idée qu'il puisse s'y cacher, dans les interstices des mots juxtaposés, un message secret, chiffré, qui m'était destiné. Après des années, malgré l'entêtement et l'habitude, le lion peut, peut-être, finir par se résoudre et dans son esprit quelque chose rompt. Désemparé, devenu à moitié fou, il finit par se bouffer la patte, arrachant à pleines dents les fourrures et les chairs. Et de s'acharner, jusqu'à ronger l'os, ignorant la douleur et le sang recouvrant sa face, et s'éparpillant en une large flaque visqueuse sur le sol de béton froid. S'assurant ainsi dans cet effort dément de ne plus pouvoir jamais s'enfuir, ni courir la crinière au vent à travers les immenses steppes qui lui sont perdues à jamais et qui peuplent chacune de ses nuits. À l'instar de ce lion, ne sachant plus ce qu'il était ni pourquoi il était là, ayant laissé derrière lui ses rêves et ses espoirs, ayant finalement accepté de croire à la réalité de la cage qu'il avait sous les yeux, le Journal avait commencé, lui aussi, à se dévorer lui-même. Et le 27 décembre 2021 (XIII.31), presque six ans après avoir ouvert pour la première fois mon petit fichier sur mon ordinateur dans ma chambre tamisée d'étudiant, j'ai arrêté d'écrire au jour le jour. Je n'ai pas totalement arrêté d'écrire pour autant. Durant l'année suivante, et un peu plus, la tempête qui sévit dans mon crâne prenait parfois des formes particulières, distinctes, reconnaissables. Petit à petit, ou de façon très brutale, elles se mouvaient jusqu'à devenir des idées et, à force d'obsession, arrivaient à trouver leur chemin pour devenir des histoires, par l'intermédiaire de mes doigts qui se mettaient à taper des mots à la suite des mots sur mon ordinateur. Rien n'était planifié. Juste, après des semaines, tout à coup, sans prévenir, c'était là, dévorant, et il fallait que je l'écrive, comme pour m'aider à le sortir de ma tête et retrouver un peu d'apaisement^2. Et puis, comme ça, sans prévenir, ça aussi ça s'est arrêté. Et je n'ai plus écrit ni rien publié du tout. Le temps faisant, je me disais quand même que j'aimerais bien reprendre l'écriture dans le Journal. Mais le quelque chose était toujours là, et toujours pris dans la chimère de mes questions de forme ou de fond, j'ai cru qu'en changeant carrément de médium, la mayonnaise prendrait mieux. Oui, on le voit venir bien sûr, il n'y a pas de suspens à entretenir : même en fuyant à l'autre bout du monde, on emporte toujours ses problèmes avec soi. Malgré tout, je me suis essayé deux fois à publier en anglais sur le serveur gopher de SDF.org, en 2023 puis en 2025. Sans succès, j'ai tenu une ou deux semaines, pas plus. Frustré je me suis essayé à nouveau un peu plus tard mais sur huld.re cette fois-ci, en écrivant un petit peu tous les jours la moindre pensée fugace qui me passait par la tête et en publiant via le vénérable protocole finger^3. Et là encore ce fût un échec. J'en étais revenu à mes vaines tentatives d'antan. Ces dernières années, j'ai beaucoup lu sur et autour de la pratique des diaristes. Et j'ai aussi lu beaucoup de journaux personnels publiés, d'une façon ou d'une autre, sur Internet. C'était à la fois par curiosité, pour savoir comment les différents diaristes envisageaient leur écriture et ce dont ils parlaient ; mais c'était aussi pour essayer de trouver des réponses à mes propres questionnements. Et c'est étrange car, comme l'expliquait cette dernière quinzaine Protesilaos Stavrou (protesilaos.com) dans son article Journalling without the mental block, pour tenir un journal et être rigoureux, il n'y a pas besoin de se poser de questions. Il suffit simplement d'ouvrir un fichier ou de prendre une feuille de papier, de noter la date et de se mettre à écrire, sans chercher d'abord ni à avoir du style, ni à être intéressant, ni même sans faire attention aux fautes. Il suffit juste d'écrire ce qui vient et, en l'absence d'idées, de simplement raconter sa journée. Et de répéter cela tous les jours.^4 À force de lecture, j'ai fini par comprendre qu'un journal, peu importe sa forme, semble toujours avoir un but. On peut remonter si l'on veut au plus ancien journal personnel connu à ce jour, le Journal de Merer^5, qui avait servi à un contremaître égyptien nommé Merer à tenir l'état des transports de blocs de calcaire destinés à la construction de la Grande Pyramide de Gizeh et à raconter les activités journalières des travailleurs. Dans des choses beaucoup plus récentes, il y a bien sûr le déjà évoqué Journal de bord du voyage du Beagle de Darwin qui lui permit de garder traces de ses voyages et de ses découvertes, et qu'il utilisera notamment pour écrire le Voyage d'un naturaliste autour du monde et — bien sûr — De l'origine des espèces. Toujours dans le genre « aventure extraordinaire », il me revient aussi à l'esprit le journal d'Ivan Papanine traduit en anglais sous le titre Life on an Ice Floe^6 sur l'expédition qu'il a commandé au Pôle Nord-1 en 1937-1938 (la première du genre) où il y décrit la vie et le travail de recherche quotidien sur une banquise dérivante de l'Arctique durant 234 jours — étrangement passionnant, à bien des égards. Dans un autre style, on aurait pu aussi citer le Voyage à motocyclette d'Ernesto Guevara, mais il y en a beaucoup d'autres^7. Cependant, il arrive qu'on débute un journal sans trop savoir pourquoi, sans raisons particulières sinon, peut-être, la simple envie de tenir un journal. Et, s'il n'a pas de but avoué à sa conception, Protesilaos explique dans son article, comme d'autres bien avant lui, qu'au bout de quelques mois, à force de rigueur, et même si l'on ne sait pas trop pourquoi on écrit au départ, quelque chose émerge de cette pratique. Qu'elle aboutisse à une certaine introspection et un recul sur le monde comme chez lui ; qu'elle serve à annoter en conscience et pour s'en souvenir les évènements marquants du quotidien comme ce fût le cas pour Samuel Pepys (pepysdiary.com) ; ou encore, plus prosaïquement, qu'on en arrive à l'utiliser comme un outils pour aider, comme le montre Joan Westenberg (joanwestenberg.com) dans un récent article, à débuger sa vie^8 ; dans tous les cas, tenir un journal paraît toujours finir par servir un but, au moins pour son auteur. Et, justement, cela a bien été là le nœud du problème pour moi depuis le départ : pourquoi ce journal ? Pourquoi ai-je tant envie d'en avoir un ? Que puis-je y raconter ? Et jusqu'à quel point ? Surtout, pourquoi, là, ça avait marché ? Je ne comprenais pas. Je voulais « tenir un journal », et beaucoup de choses en moi m'y poussait, et j'avais fini par réussir, mais je n'en saisissais pas la raison. Je continuais, encore et toujours, à me poser les mêmes questions sans savoir ce qui n'allait pas. Il m'a fallu beaucoup de temps, vraiment beaucoup, pour comprendre que, dans le gribouillis de mes mots, ce fameux quelque chose s'exprimait. Cela n'a pas pris juste quelques semaines, ni même six mois, mais des années. En réalité, si quelqu'un avait le courage de lire tous les volumes du Journal^9, en l'étudiant, il pourrait y trouver les indices qui me sont destinés et que j'évoquais tantôt. Mais soyons sincère ; qui prendrait la peine ? Et pourquoi ? On pourrait, oui, s'imaginer un futur très lointain où quelconque historien aurait réussi à comprendre l'architecture de nos machines, à faire revivre, à force d'acharnement, les bits, les fragments de mégaoctets de zéros et de uns qui forment l'expression d'un Journal des deux mondes retrouvé sur un disque dur érodé au fin fond d'une grotte sombre au hasard de fouilles archéologiques. À son idée, tenant peut-être un artefact historique de valeur, il se sera mis à les traduire, au prix de multiples insomnies, dans sa langue à lui. Mais à part ça ? Qui ? Qui va se plonger dedans ? Sinon, celui qui a écrit ? Il y a beaucoup de choses que je regrette de n'avoir pas raconté dans mon journal. Il y a des pans entiers de mes expériences et de mes états d'âme passés que j'ai choisi, à tord ou à raison, par flemme ou sciemment, de laisser s'étioler ; maintenant, je me rends compte que j'aurai voulu en avoir gardé un souvenir écrit, même fugace. D'un côté, et d'une certaine façon, cela aurait permis de les garder vivant ; et, d'un autre, je pense que cela m'aurait permis aussi de me rendre compte de ce que je cherchais en écrivant dedans. Le Journal des deux mondes est né de mon désir de voyages et de découvertes, d'aventures, qui me tiennent depuis l'enfance^10. Et il a perduré dans ces longs temps de latence qui me séparaient de ma prochaine expédition, m'aidant à me maintenir émotionnellement à flot. Dès son origine et pour les années qui ont suivi, il a été la représentation matérialisée des rêves enfouis au plus profond de mon cœur. Pas étonnant qu'il ait pris forme au moment même où, saisissant la première occasion viable, quittant du jour au lendemain mon stage d'été et disant à peine au revoir à mes amis^11, je me suis embarqué dans un allé simple sans billet de retour pour le Nouveau Monde, à la suite des explorateurs qui m'ont fasciné depuis ma plus tendre enfance. Je n'ai rien d'un Alexander von Humbolt, c'est entendu, mais garder une trace des quelques petites aventures auxquelles j'avais tant aspiré et que je vivais enfin, à ma modeste mesure, les faire s'animer à travers mes mots, aussi maladroits soient-ils, cela avait eu le doux résultat de faire vibrer une corde très sensible en moi. Et, le reste du temps, dans ma vie quotidienne d'étudiant focalisé sur ses prochains examens, dans l'attente du prochain départ qui ne manquerait pas d'arriver, il me permettait de soutenir mon moral. Voilà quelle était, à l'origine, la destination du Journal. Voilà quel était son but. Pas étonnant aussi que, après tout ça, toutes ses émotions, toutes ces expériences de vie, accablé de ma nouvelle situation à Toulouse, et me rendant finalement compte que j'allais passer mes prochaines années ici, sans possibilité d'évasion, sans amis, sans perspectives, à me détruire le corps et l'esprit dans un boulot haïssable au possible dans le seul et unique but de payer les factures, pas étonnant que le Journal en ait été laissé pour mort. Après tout, n'était-il pas l'incarnation de mes rêves ? Que pouvait-il donc arriver d'autre lorsque je ne pus plus faire semblant de ne pas voir que ces rêves avaient été déchiquetés sans vergogne ni aménité par mon propre pied sur le sol maintenant ensanglanté de la cage que je m'étais façonné ? Laissé pour mort… Et néanmoins, cachée dans les cendres froides, il a semblé subsister quelque minuscule pulsion chaude et hargneuse, à peine une faible lueur. « N'est pas mort ce qui a jamais dort, Et dans les ères peut mourir même la Mort », avait pourtant réussi à nous enseigner Abdul al-Hazred avant de succomber à sa propre démence^12. Je ne l'explique pas vraiment encore mais j'entends maintenant qu'il se soit manifesté de nouveau le jour même où mon fils est né^13, et de vivoter quelques mois malgré le gris et l'alcool. Puis un silence d'un an et demi. Et le voilà à nouveau qui resurgit, debout vaille que vaille, le jour même où ma femme a décidé de quitter le domicile conjugal, nous laissant moi et mon fils baignés de larmes dans la solitude de l'appartement devenu soudain trop grand pour nous deux^14. Non, je ne l'explique pas vraiment. Mais il y a certainement quelque chose à comprendre ici. N'est-ce pas ? Peut-être n'ai-je pas, en fin de compte, perdu toute vie en moi et qu'il reste, bien enfoui, un soupçon d'espoir. N'est-il pas vrai, après tout, que « celui-là qui vit plus d'une vie, de plus d'une mort doit mourir »^15 ? Il faut certes d'abord mourir avant de revivre. Et si ce n'est pas pour moi, au moins que cela soit pour mon enfant. Épatant qu'il m'ait fallu presque dix années pour saisir du Journal des deux mondes ce qui apparaît maintenant si simple et trivial, et alors que tout y était écrit, là, depuis le début, au creux de ses feuillets, jusque dans son titre et la citation qui l'introduit. _______________________________________________________________________ 1. Le véritable titre en anglais est Journal and Remarks (1839) et dont on peut retrouver une transcription en langue originale en ligne. Le titre le plus courant donné en français à ce livre est Le Voyage du Beagle, mais je continue pour ma part à l'appeler Journal de bord du voyage du Beagle, peut-être sous l'influence de Jean Claude Ameisen. 2. L'exemple le plus probant est certainement In the everyday struggle que j'ai littéralement écrit dans ma tête au fur et à mesure que l'aurore puis la matinée s'étalait, finissant par le prendre en note sur mon téléphone durant mon service, me cachant tant bien que mal des responsables pour ne pas qu'ils me voient. 3. Inventé en 1972 afin de servir de réseau social profesionnel, c'est un protocole qui a eu très mauvaise presse dans les années 1990 car, servant notamment à donner des informations sur soi (noms, numéro de téléphone du bureau, horaires de travail, agenda, etc.), il a été très utilisé pour faire de l'ingénierie sociale (comprendre de la fraude psychologique) à l'époque. Tombé en désuettude depuis lors, il est pourtant très agréable et très simple à utiliser, et a toujours sa petite communautée d'aficionados. 4. Un très bon exemple de ce type de journal est celui de David Morgan-Mar (dangermouse.net). 5. Daté aux environs de 2560 av. J.-C., il est aussi connu sous le nom de papyrus Jarf du nom des grottes artificielles à Ouadi el-Jarf qui servaient alors à entreposer les bateaux, et où le dépôt de papyrus le contenant a été retrouvé par une expédition archéologique menée par l'égyptologue Pierre Tallet en 2013. 6. J'imagine qu'il existe une traduction en français mais je n'en connais pas le titre. En tout cas, une version en anglais et en russe originellement publiée en 1939 peut être retrouvée en ligne. 7. Pour avoir une liste de journaux personnels en ligne, on peut lire mon article C'est toute une histoire de tenir un journal en ligne où de nombreux liens sont donnés. 8. Joan Westenberg, How to debug your life, joanwestenberg.com, 15 janv. 2026. 9. Je connais au moins une personne qui s'y est essayé. Il a, bien sûr, finalement renoncé — moi-même, je ne l'ai jamais relu totalement et d'une traite. Je n'ai en fait jamais pris la peine d'arranger le Journal des deux mondes de sorte qu'il soit digeste de bout en bout. Il n'y a pas ce travail permettant de maintenir le lecteur en haleine malgré les circonvolutions. Et je n'ai certes de toute façon pas le talent d'un George R.R. Martin. 10. Voir Les miettes de pain. 11. Oui, beaucoup de mes amis n'ont pas du tout compris et m'en ont voulu de ne même pas avoir pris la peine de faire correctement mes adieux. Surtout qu'ils ont cru, et à juste titre j'imagine, que je ne reviendrai jamais — je le croyais moi-même très certainement. Heureusement, ils ont su me pardonner. Je leur en suis éternellement reconnaissant et je garde une place très spéciale pour eux dans mon cœur. 12. Howard Phillips Lovecraft, La Cité sans nom, 1921, dans sa traduction par Yves Rivière, Denoël, 1961. 13. Voir Nouvelle vie. 14. Voir Un samedi comme un autre. 15. Oscar Wilde, La Ballade de la geôle de Reading, 1897, dans sa traduction par Henry-D. Davray, Mercure de France, 1898.