CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 3, 14 février 2026. Mettre en place puis maintenir un site internet a un coût. Matériel et financier, bien sûr. Mais aussi, et peut-être surtout, mental. La coupure récente du serveur de huld.re du Réseau me l'a rappelé. Après avoir cherché puis trouvé une solution pour rendre à nouveau accessible en ligne le Journal, il m'a fallu passer à l'exécution. Quand on y pense rapidement, et pourvu que l'on ait les connaissances et le matériel, cela ne semble pas sorcier. Mais quand on l'écrit noir sur blanc, cela commence à prendre un peu plus de place : 1. mettre dans un sac l'ordinateur portable, le Raspberry Pi 3 model B, son bloc secteur, une carte SD, et un câble RJ45 ; 2. prendre le bus pour 25 minutes de trajet jusque chez les parents ; 3. installer la version Debian pour le Raspberry sur la carte grâce à l'ordinateur portable ; 4. mettre la carte dans le Raspberry et le brancher sur le secteur et le réseau local ; 5. configurer les services et les protections ; 6. ouvrir les ports ; 7. copier le Journal depuis l'ordinateur portable vers le Raspberry ; 8. faire une demande d'IP fixe auprès du fournisseur d'accès à Internet ; 9. faire les enregistrements DNS d'un sous-domaine de huld.re vers la nouvelle IP attribuée ; 10. tester pour voir que tout va bien. Et quand on s'y met réellement, c'est encore une autre histoire : ces dix étapes m'ont pris une bonne matinée. Et j'ai repoussé cette tâche durant quelques semaines parce que je savais que cela me prendrait un certain temps et que je n'avais pas forcément l'espace mental pour ça. Et encore, j'ai juste mis en place le tezcatl^1 du Journal grâce à un démon HTTP simple et facile (lighttpd) parce que je ne me sentais pas de remettre en ligne toute l'infrastructure de huld.re et des autres sites que j'hébergeais avec toutes les configurations de NGINX et les vérifications que cela impliquait. Il s'en faut donc finalement de peu pour que la flemme ou l'intérêt perdu l'emporte sur la présence en ligne d'un site suite à une coupure. Évidemment c'est le cas particulier de l'auto-hébergement. Mais, même si l'on externalise, en cas de coupure du service que l'on utilise, on se retrouve avec la même problématique : prendre le temps et invoquer les ressources mentales nécessaires pour remettre le site en ligne ailleurs. Et si, comme moi, on s'imagine essayer de préserver son espace de son vivant pour les décennies à venir, cela devient un sujet en soi. Mes efforts dans ce sens se sont jusqu'à présent portés sur l'infrastructure du Journal en lui-même. Pendant des années j'ai utilisé des systèmes de publication relativement compliqués avec des arbres de dépendances qui pouvaient être longs comme un jour sans pain. L'idée avait alors été la suivante : retirer toutes les frictions possibles afin de pouvoir générer le site avec le moins de contraintes possibles. Ma stratégie a donc été la simplification au maximum, en supprimant toutes les dépendances et tout le superflu afin de me retrouver avec un système et une structure très basiques, épurant jusque dans le code même des pages afin d'en retirer l'inutile dans leur version HTML^2. À un point tel que, même si je supprimais aujourd'hui les rares outils que je garde encore pour m'aider à publier, je pourrais toujours continuer en faisant tout à la main, à l'ancienne, à la papa en somme, avec un éditeur de texte des plus rudimentaires, et sans que cela soit vraiment contraignant, sinon en terme de temps. Nous sommes nombreux à avoir suivi cette voie ; pour les mêmes raisons que moi ou pour des considérations tout autres, créant nos propres outils, notre propre façon de faire. Mais repensant à tout cela cette dernière quinzaine, je me suis cependant rendu compte que ces efforts que j'avais fait pour le site, je ne les avais pas vraiment mis pour le système qui soutient le site lui-même. Et si je perçois seulement depuis tout récemment ce que représente pour moi le Journal des deux mondes^3, je sais par contre depuis le premier jour que son existence n'a de sens dans mon esprit que s'il est en ligne. Peu importe qu'il soit lu par d'autres personnes ou non ; il a besoin d'être en ligne. Et s'il ne l'était plus, quelle qu'en soit la raison, je ne suis pas sûr qu'il survivrait longtemps. Y perdant une partie de l'intérêt que je lui porte, relégué dans un coin poussiéreux de mon disque dur, il pourrait, le temps aidant — je le sais par expérience —, finir par passer à la trappe. Or il se trouve que j'aimerais que mon fils puisse avoir accès un jour, s'il en a l'envie, à tout ce que j'ai pu écrire ici. En tout cas c'est ce que mon moi de ces derniers temps veut. Il faudra donc que je m'arrange pour aider mon moi du futur à réaliser mon souhait, alors même qu'il pourrait avoir perdu tout attrait pour cette idée. Cela passe donc par le fait de me/lui faciliter les choses autant que possible. Y compris en ce qui concerne le matériel et le système mettant en ligne le site. Je pense à tout cela ces derniers jours parce que je me rends compte que le Journal a pris, prend, une place significative dans ma vie. J'ai passé un peu plus de dix ans à l'écrire. Et même, si l'on observe les archives, on se rend compte que j'ai en plus rétroactivement étendu son existence à quelques années avant même qu'il ne voit effectivement le jour, quand j'y ai regroupé dans une section dédiée ce que j'avais pu publier depuis les environs de l'année 2007. Je le sais, et je l'ai déjà dit, il n'y a pas tant de choses intéressantes à y découvrir. Mais le fait est que le Journal est une partie, ou disons, une version de moi. Non, plus encore ; il est des versions de moi, qui se rejoignent souvent, qui se contredisent aussi parfois. Et j'aimerais bien pouvoir transmettre cela à mon fils, si le cœur lui en dit. Il y trouvera peut-être quelque chose, qui sait, des réponses. Je me suis même dit que je pourrais aussi lui transmettre l'attrait de tenir un journal. Qu'il soit en ligne ou non, numérique ou papier ; voir même vocal, pourquoi pas ? Il y a dans ma mémoire l'histoire de ce jeune garçon que sa grand-mère a emmené faire un voyage merveilleux quelque part en Asie du Sud-est. Était-ce le Viêt Nam ou la Thaïlande ? — je ne sais plus. En échange de ce voyage, elle ne lui avait demandé qu'une seule chose : lui tendant un carnet et un crayon, elle lui avait dit qu'il devait, tous les jours, écrire quelques mots sur sa journée. Aussi peu, ou autant qu'il voudrait. Elle ne le lirait pas. Ce serait juste pour lui. Mais il devait le faire. Et il s'y était tenu. Devenu adulte il avait raconté cette anecdote sur son blog, expliquant que c'était probablement le plus beau cadeau que sa grand-mère lui ait fait. Non seulement il avait tenu son journal durant ce voyage mais il avait continué par la suite, et ne s'était jamais arrêté. Dans son article^4, il avait écrit sur toutes les choses que cela lui avait apporté dans sa vie. Il avait essayé de raconter que, tenir un journal, même si on ne sait pas bien pourquoi on le fait, apporte toujours quelque chose de spécial et de particulier à celui qui le tient. Je crois que, à sa façon, il avait essayé de dire aux personnes qui passeraient le lire de se trouver un carnet et un crayon, et de se mettre à écrire. Parce qu'on ne sait jamais ce que l'on peut y découvrir. D'autres que lui ont envoyé ce même message. Moi y compris^5. Et c'est quelque chose que je voudrais pour mon fils. Cela me surprend toujours de voir comment les astres s'alignent parfois. Comme pour ma dernière chronique de la quinzaine. Alors que je pensais à l'existence de mon journal, Aemarielle (aemarielle.com) et Prot (protesilaos.com) ont publié dans cet intervalle des pensées sur ce même sujet qui ont raisonné en moi. Il en va de même ici : alors que je réfléchissais à comment transmettre le Journal à mon fils — quitte à l'imprimer comme le fait Ploum (ploum.net) avec son journal personnel —, et comment je pourrais l'amener lui-même à tenir un journal quand il sera plus grand, Kev Quirk (kevquirtk.com) a publié ce 1^er février un article où, non seulement il parle de cela mais, en plus, pousse même l'idée encore plus loin. Dans Will they inherit our blogs, il revient sur cette idée de pérennité de nos blogs et s'interroge : ne pourrait-il pas en faire un héritage pour ses enfants ?^6 De sorte que ceux-ci pourraient continuer à écrire à la suite de leur père ou, à tout le moins, mettre en place une redirection vers ses écrits^7. On arriverait ainsi, en s'imaginant même que les petits-enfants prendraient la relève, à une sorte de saga familiale où chaque génération raconte, avec ses propres mots, ses propres points de vue, son histoire. Je trouve l'idée assez séduisante. À vrai dire, j'aurai beaucoup aimé avoir entre les mains des journaux personnels de mes aïeuls (en admettant qu'ils aient sciemment prévu de les léguer pour lecture). Évidemment la question qui me vient à l'esprit est la faisabilité d'un tel projet. Si on s'élance autant dans l'avenir, il est difficile d'imaginer à quoi pourrait ressembler l'informatique d'alors, sans parler d'Internet. Est-ce qu'un « blog » avec des liens aura toujours du sens ? Si on y songe, il y a un peu plus de quarante ans la plupart des échanges et des textes produits se faisaient via les BBS et les newsgroup. On en trouve sans trop d'efforts certaines archives sur le web mais le fait est que cela a quand même demandé un sacré travail pour nous les rendre accessibles^8. De la même façon que j'essaye de tout faire pour faciliter la vie de mon moi futur qui n'aurait pas forcément ma motivation actuelle pour préserver cet espace, il faut obligatoirement réfléchir à la façon de léguer cet héritage aux enfants, à son format, à la manière dont il pourra être déployé sans que cela devienne une peine. Non seulement il leur faudra des connaissances (que l'on peut leur inculquer), du matériel (que l'on pourra leur fournir), mais surtout il faut dès aujourd'hui penser à les sensibiliser à la question, tout en tâchant de rendre ces blogs les plus simples et adaptables possibles afin de leur faciliter la vie au cas où — et il serait difficile de le leur reprocher — ils n'auraient pas la plus petite motivation pour réaliser ce genre de dernières volontés, fussent-elles émises par leur vénérable père. _______________________________________________________________________ 1. En nahuatl, tezcatl signifie miroir ; terme utilisé lorsque l'on met en place une copie (généralement de secours) d'un site internet à une autre adresse. 2. Sur ce point, avoir un site réduit au plus simple entraîne par ailleurs l'avantage d'être parfaitement naviguable depuis n'importe quel navigateur, y compris ceux qui ne présentent que du texte. D'ailleurs sur cet espace, même la feuille de style est optionnelle et n'existe que pour flâter mon œil dans un naviguateur graphique. 3. Voir Chronique de la quinzaine, n° 2, 31 janv. 2026. 4. Malheureusement, je n'en ai pas les références. 5. Voir note de bas de page n° 3. 6. Dans son article Kev Quirk semble aussi inclure dans l'héritage le nom de domain (kevquirk.com ici en l'occurence) mais, d'un point de vue pratique, cela n'est pas possible puisque les noms de domaine sont loués, et non pleinement achetés. 7. Je n'ai pas connaissance d'une telle chose mais je me souviens par contre que David Larlet a mis en place quelque chose d'approchant. Il détient le nom de domaine larlet.fr dont la page d'accueil divise le site en deux parties : une pour lui et une autre pour des écrits de sa famille, retranscrits par ses soins. 8. On peut penser à textfiles.com par exemple, ou encore aux passerelles entre Usenet et les forums des années 2000 dont certaines sont toujours fonctionnelles (notamment pour rec.food.cooking).