CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 4, 28 février 2026. Cherchant une nouvelle lecture après avoir terminé l'excellent La Maison des Soleils (2008) d'Alastair Reynolds, je me suis décidé à finalement me plonger dans un ouvrage qui n'a absolument rien à avoir avec de la hard science fiction, mais que j'ai dans ma pile à lire depuis maintenant quinze ans : De sang-froid (1966) par Truman Capote. Il s'agit d'un roman non fictionnel bien connu de tous ceux qui s'intéressent, de manière académique ou non, à la criminologie. Il fait parti de ces romans ayant lancé le genre littéraire true crime^1 avec, entre autres, La Tuerie d'Hollywood (1974) de Vincent Bugliosi^2. Si ce dernier traite d'une affaire bien connue, celle de la Famille Manson, Capote quant à lui s'est intéressé à un (bien mal nommé) « fait divers » survenu en 1959 à Holcomb (petite ville agricole sans histoire située dans la fameuse Bible belt, plus exactement dans l'État du Kansas des États-Unis d'Amérique) : le meurtre particulièrement violent de la famille Clutter par deux personnes sans aucun mobile apparent. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce bouquin. À la fois pour l'étudiant en psychologie clinique et psychopathologies que j'étais et qui rédigeait son mémoire de recherche sur certains aspects de la psychopathie^3 ; mais aussi pour la personne que je suis aujourd'hui qui cherche à raconter, de manière romancée, les éclats de son quotidien. Pour le premier point, Capote prend tout son temps pour nous faire l'ontogenèse des deux tueurs mais nous donne dans le même temps, par leurs propres mots, leur vie au jour le jour et leur façon de voir les choses. Je n'en suis pas encore à ce point mais, sans nul doute, il doit développer aussi leurs états mentaux avant, pendant, et après les meurtres (en tout cas, je l'espère), et ce qu'ils en ont ressenti — ou non. Il aurait été vraiment bien que je le lise à l'époque pour cela. Mais je me souviens très bien que j'avais très peu de temps pour d'autres lectures que celles qui concernaient directement ma recherche ; la seule lecture loisir que j'avais alors était celle du Paradis perdu (1667) de John Milton dont je tirais allègrement des citations pour mes têtes de chapitre^4. En ce qui concerne le second point, il est indéniable que Capote a réussi à façonner un vrai talent pour son écriture. Se basant sur les huit mille pages, et plus, de notes qu'il a amassé durant ses six années d'investigation, on sent à la fois en lui le journaliste aguerri, tout comme le romancier accompli qui nous partage les visions des lieux et des personnes qu'il a rencontré. Bien que l'on ne s'y attend pas forcément étant donné le sujet, il ne manque pas d'humour, ni d'images et de portraits tranchés et marquants, pour nous décrire les personnages et les situations dont il a été témoin. En quelques mots — et toujours dans un langage très accessible, c'est un point essentiel à noter pour moi —, il réussit à nous dépeindre un tableau des plus saisissants de l'ambiance sur place sans s'appesantir de détails interminables. Si les évènements sur lesquels il s'est passionné sont effectivement matière à une grande histoire, sa plume, et le travail qu'il a mis dans son écriture, sont aussi, selon moi, pour beaucoup dans le fait que son livre a été un succès instantané. Pour le dire un peu plus vulgairement : on en vient à ce bouquin par une sorte de curiosité morbide sur un quadruple homicide sanglant sur fond de ruralité protestante évangélique étasunienne, mais on continue à tourner les pages jusqu'à la dernière pour les talents de son auteur. Comme dit, il s'agit d'un « fait divers » comme il en existe tant d'autres. Mais, et alors que de l'avis initial de tous, cela était destiné à rester un évènement tragique faisant uniquement les manchettes des journaux locaux, c'est la vision de Capote et de son chef de rédaction, ainsi que leur compréhension des faits, puis leur volonté de mettre en avant le côté exceptionnel, anormal du drame, et enfin leur désir de faire ouvrir les yeux du simple quidam qui, peut-être par réflexe de préservation, a tendance à fermer ses paupières sur ce qui, à première vue, dépasse sa compréhension, certainement pour préserver une forme de normalité de son quotidien ; c'est ce désir de l'auteur donc, son obsession durant ces six longues années qu'a pris la réalisation de ce livre, qui a permis de faire en sorte de montrer à tout un chacun qu'il existe, dans nos sociétés, sur le palier en face de notre appartement, ou bien dans l'immeuble voisin, des variations de la psyché humaine dont nous préférons ne pas avoir conscience. Tout cela, malgré notre réticence atavique à l'accepter. Pour en terminer, et en revenir à mon sujet, il faudra que je lise d'autres romans issus de ce courant du Nouveau journalisme — ou du Journalisme littéraire ? j'avoue ne pas encore savoir bien faire la distinction entre ces deux genres. Probablement, et pour continuer dans le même thème que Capote, celui de Bugliosi sur l'affaire Manson. Mais il faudrait aussi que je me trouve des auteurs qui écrivent en langue française directement. Je me dis que rester dans le même « champ culturel » d'un point de vue littéraire pourrait peut-être m'aider à perfectionner un peu plus mon écriture ainsi que mon approche des récits que je veux raconter. Alors ce sera sûrement aussi No Woman's Land (2016) de Camilla Panhard dont j'ai déjà lu deux excellents articles pour la revue XXI, et qui traite ici d'un sujet qui me touche tout particulièrement et personnellement ; et peut-être Le Quai de Ouistreham (2010) de Florence Aubenas, pour lequel j'ai quelques réticences mais qui aura au moins le mérite de me rappeler la ville de Caen et plus largement la Côte Fleurie. _______________________________________________________________________ 1. Ou « documentaire criminel » en bon français. 2. Pour mémoire, les cinq romans véritablement représentatifs de ce genre ayant une forte parentée avec le Nouveau journalisme sont Crime (1956) de Meyer Levin, De sang-froid (1966) de Truman Capote, Le Chant du bourreau (1979) par Norman Mailer, La Tuerie d'Hollywood (1974) par Vincent Bugliosi, et Un tueur si proche (1980) par Ann Rule. 3. Très exactement mon sujet était La relation à l'objet chez les individus à conduite psychopathique. 4. Je me souviens d'ailleurs très bien de celle que j'avais choisi pour introduire ma partie empirique. Il s'agit de la déclaration de Satan peu après la Chute quand il découvre l'enfer. Il se trouve qu'elle me rappelait farouchement l'un des patients du centre pénitentiaire que j'avais dans mon pool de recherche : « Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l'archange perdu ; est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours ! salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ! Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour nous l'envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer ; mieux vaut régner en enfer que servir dans le ciel. » (trad. Renault et Cie, 1861).