CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 7, 14 avril 2026. Je continue d'être dans la même dynamique que pour la dernière chronique^1. Les jours se succèdent et se ressemblent : je suis là pour Sosito, je travaille pour payer les factures, et le reste du temps est vide. Je suis comme dans une zone tampon. Comme la mémoire vive de mon ordinateur, ce cache temporaire en attente d'être expurgé pour une tâche plus noble. Une version numérique des limbes catholiques en forme de salle d'attente. En attente de quelque chose. Peut-être en attente que ça aille mieux. En attente d'être libéré ? Je trouve cela d'ailleurs intéressant, d'une certaine façon, d'avoir quinze jours qui passent dans une vie et de n'avoir rien à en dire, genre vraiment rien, de n'avoir rien à en raconter, pas même une anecdote futile qu'on écoute par courtoisie parce que la situation l'exige. Faîtes le calcul : combien de minutes, de secondes, combien d'instants de vie qui s'étiolent dans quinze jours ? Cela pourrait être triste, pathétique même. Mais je crois que je suis dans une période de transition. Ouai, je sais : « sans blague ! », vous allez me dire. Mais comprenez-moi. Je n'ai pas de perspective extérieure. Je vis tout ça de l'intérieur. J'ai dû mal à me rendre compte, à prendre du recul^2. Bien sûr, avec le temps, à force de se le répéter semaines après semaines, on finit tant bien que mal par réussir à faire un pas de côté, et à entrevoir une plus grande image de la situation. Sauf qu'il faut le dire, même en arrivant à mettre un peu de distance avec tout ça, je suis long à la comprenette. Enfin, non. Plutôt, et comme dit ma grand-mère : je comprends vite mais il faut m'expliquer longtemps. C'est frustrant cependant. De ne pas arriver à bouger. De ne pas réussir à relancer la machine. De rester pris dans cette espèce de torpeur à remâcher encore et toujours les mêmes choses. De se lever le matin et de voir revenir en une seule fois tous ses souvenirs. Tous ses souvenirs et toutes ses peurs. C'est un cercle vicieux. On fait le chemin à l'envers, on remonte les couloirs du temps en sens inverse, pas à pas, et on se dit qu'on aurait voulu être bon dans quelque chose. Faire une différence. Quelque part. Juste un peu. Mais peut-être qu'on n'était pas assez impliqué, pas assez passionné, ou plus simplement pas assez suffisant pour se distinguer. Peut-être qu'il a juste manqué un petit quelque chose. Le genre de tout petit quelque chose qui fait toute la différence. J'ai conscience qu'il n'y a rien d'exceptionnel à ce genre de pensées. J'imagine que la plupart d'entre nous passe par des périodes similaires. Non. En fait, j'en suis sûr. Au moins de temps à autre. Au moins une fois. Dans toute une vie, ça arrive au moins une fois, non ? Une de ces périodes. Des périodes qui durent plus ou moins longtemps. Selon le caractère. Selon les situations. Selon les circonstances. N'empêche, putain, qu'il a raison quand il me répète ad nauseam depuis les tréfonds de mon esprit : « Réveille-toi mec ! C'est ta vie et elle te glisse entre les doigts à chaque seconde ! ». Il faut que je me réveille, c'est vrai. Il a raison. Mais en attendant, je m'accroche à une idée saugrenue : dans dix jours, je vais me mettre moi ainsi que mon fils dans une voiture à destination de la Bretagne. Saint-Malo. Chez ma grand-mère. Les remparts. Jacques Cartier. Dugray-Trouin. Ou encore Surcouf. Le navire le Renard à quai sur le port. Et puis Moi. Moi qui, si je remonte assez loin dans les méandres de ma mémoire, moi qui à dix ans à peine se prend pour un capitaine de navire, alors qu'il ne fait que vaillamment tenir bon la voile et le vent dans un chaos de bruit, d'écume et de brume, dans ce petit Optimist entre les récifs aux pieds des hauts murs d'Intra-Muros. Avant de revenir en bus transit de froid vers son école de la Gentillerie se demandant comment combattre le froid qui lui transit les os. Et puis tous ces rêves d'enfant, avec ces mystérieux et désirables confins du monde^3. Je sais que ça ne durera que quelques jours, parce que ce ne seront que des vacances et qu'il faudra bien revenir. Mais vous savez quoi ? Je vais faire comme j'ai toujours fait jusqu'à présent pour tenir le coup, pour garder un peu d'estime de moi : je vais vivre ce voyage à Saint-Malo dans le déni. Dans le déni le plus total. Ouai, je vais me raconter une foutue belle histoire. Un bon gros mensonge qui fait du bien. Comme ça : dans dix jours, je vais me mettre moi ainsi que mon fils dans une voiture pour Saint-Malo et je vais me dire que, ça y est, putain ouai, c'est le Grand Départ. Ouai, putain. Le Grand Départ vers une Nouvelle Vie. Ouai, c'est exactement ça que je vais faire. Ouai, mon petit chat, dans dix jours, on rentre à la maison. On ne reviendra jamais, c'est promis. On laissera tout ça derrière nous. Et tout ira bien, tu verras. _______________________________________________________________________ 1. Voir Chronique de la quinzaine, n° 6, 31 mars 2026. 2. Voir Un samedi comme un autre. 3. Voir Les miettes de pain.