CHRONIQUE DE LA QUINZAINE Chronique n° 10, 31 mai 2026. Le moins que l'on puisse dire est que les deux dernières chroniques de la quinzaine ont été particulièrement expéditives. Ces chroniques devaient principalement retracer nos vacances à Saint-Malo avec Sosito. J'ai quelques notes prises au jour le jour sur place, mais je n'ai pas réussi à les mettre en forme à cause d'une sorte de blocage. Surtout, je pense que ce voyage a eu un impact bien plus important sur moi que prévu. Je m'y attendais, certes, mais pas à ce point. Dans ces chroniques j'aurais voulu dire que j'ai quitté la Normandie et la Bretagne il y a maintenant un peu plus de six ans et que je n'y suis pas revenu depuis, que je suis resté à Toulouse, sans jamais pouvoir en bouger. Que c'est si récent qu'on retrouve les traces de ce départ dans le Journal. Que, pourtant, arrivé sur place, j'ai eu l'impression d'être parti depuis vingt-cinq ans. Pour dire à quel point le temps m'avait semblé long. Et j'aurais expliqué que j'avais le sentiment de n'avoir rien à montrer à mon retour, aucun accomplissement personnel particulier, ni aucune aventure merveilleuse à raconter. Que cela m'avait profondément empli de tristesse de contempler tout ce temps perdu. Mais j'y aurais aussi parlé de tout le bonheur qui nous a subjugué avec Sosito. J'y aurais raconté par exemple comment nous nous sommes promenés dans toute la ville avec lui. Mon émotion alors que je lui montre mon école de la Gentillerie près du Mouchoir Vert, les jeux dès le premier jour sur la plage de Saint-Servan, nos visites récurrentes au port de Saint-Malo pour contempler tous les bateaux qui le ravissent, les marches dans Intra-Muros bien sûr, et la cathédrale Saint Vincent avec notre hommage sur les tombes de Jacques Cartier et de Dugay-Trouin, puis les jeux et les longues balades dont on ne se lasse pas sur les remparts à nous prendre pour des corsaires avec cette photo mémorable assis sur un gros canon face à la mer, nos regards rêveurs qui fixent l'un des navire de Brittany Ferries quittant le port vers l'Angleterre alors que sa corne rugit dans toute la baie, nous imaginant ensemble à bord partant vers l'inconnu, et puis notre descente sur la plage de Bon Secours et son club de voile, lui montrer les fameux Optimists qui m'ont tant balloté enfant^1, et enfin — bien sûr — la petite aventure qu'est la traversée à pied vers le Grand Bé alors que la mer est basse. Et au milieu de tout ça j'aurais aussi décrit la maison de ma grand-mère qui n'a pas changé d'un iota, malgré toutes les années, malgré la mort de mon grand-père il y plus de dix ans maintenant. J'aurais parlé de nos jeux avec mon fils dans le jardin et de sa Grand-Mamie qui lui apprend à jardiner comme elle m'a appris à moi. Et puis son petit regard émerveillé tandis que je lui montre, une à une, toutes les photos accrochées aux murs partout dans la maison : « Tu vois ça c'est Papa quand il avait ton âge. Et ça c'est Tatie alors qu'elle était encore plus petite que toi. Et là c'est Mamie à sa communion. Puis là, tu vois, c'est le bateau de Grand-Papy avec lequel il naviguait dans les mers du Continent Blanc — tu vois c'est lui là qui pose en uniforme sur le pont d'un porte-conteneurs — ; et celui-là c'est le bateau avec lequel il a fait le tour du monde avec Grand-Mamie, tu vois là, ils rentraient dans le port de Sydney ». Enfin j'aurais raconté le terrible, l'interminable retour à Toulouse. Mais surtout la joie infinie qui vient tout contrebalancer de trouver à l'arrivée dans ma boîte aux lettres un paquet avec, dedans, de si touchants cadeaux pour moi et Sosito. Si touchants qu'ils m'émeuvent encore un mois après. Mais je n'ai pas pu. Je n'ai pas réussi à raconter tout ça et tant d'autres choses encore. Je crois que c'était trop. Trop d'émotions, trop de souvenirs, trop de remises en question. Trop de tout. Oui, trop de tout d'un coup. _______________________________________________________________________ 1. Voir Les miettes de pain.