TOUS VOS SOUVENIRS ET TOUTES VOS PEURS « Je ne sais même pas par où commencer en fait. En même temps c'est la première fois que je fais ça, donc vous m'excuserez si ça part un petit peu dans tous les sens ou si je suis trop confus. Faut dire qu'en ce moment j'ai bien du mal à mettre mes idées au clair quand même. J'ai bien du mal à trouver mes mots^1. Oui, je sais bien que vous allez tous me dire un truc du style : "pourquoi ne pas commencer par le début ?". Mais c'est pas si simple. Je suis même pas certain qu'il y ait vraiment un début. » Peut-être que c'est comme on dit. Peut-être que ça commence comme tout le monde. Un verre au bar avec les copains. Les soirées, tout ça. De temps en temps. Puis plus souvent. Et puis vraiment trop souvent. Puis un jour on prend un verre tout seul. Pour tenir bon, pour ne pas trop penser, pour se sentir mieux, pour se faire plaisir, pour arrêter de stresser, pour plus vite trouver le sommeil, parce que ça fait viril, parce que ça éteint une libido devenue inutile^2. Mais je ne crois pas vraiment à cette idée. Je veux dire, tout ça est vrai, ouai, mais je ne crois pas que ce soit ça, le début. Non. Je pense qu'il y a autre chose. Un truc plus grave. Plus profond. » Vous voyez, je connais ce gars, il a la vingtaine… Ouai, il doit avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans. Et bien tous les jours il descend six litres de vin d'Espagne. Vous savez, le vin qui se vend en brique de deux litres à un euro le litre chez Lidl. Le truc doit être à 11° à peu près. Ça et puis quelques bières en plus. Celles à 8°, vous savez, les bleues marines. Et quand il arrive à récolter assez d'argent, alors là c'est jour de fête, et il rajoute une bouteille de vodka ou de whisky par dessus. Je veux dire, même sans l'alcool fort, je ne sais pas comment il fait pour tenir debout à la fin de la journée. Et pourtant, avant que la nuit ne tombe, c'est souvent qu'il retourne s'acheter quelques canettes pour la soirée. Et le truc incroyable, c'est qu'il arrive encore à tenir une discussion comme si de rien n'était. » Une fois, je l'ai vu arriver avec le bras droit en écharpe et un espèce de corset en plastique rigide noir là, cerclant tout son buste, comme pour l'aider à se tenir droit. Il avait maladroitement posé deux briques de vin d'Espagne sur le tapis de la caisse, les briques rouges, et alors qu'on attendait il m'avait raconté qu'il venait de sortir de l'hôpital parce que quelques jours plus tôt il s'était cassé la gueule dans des marches. Bourré comme il était, il avait trébuché et dévalé tout un escalier. Clavicule cassée, omoplate brisé, des côtes aussi, et la colonne vertébrale touchée. Quand il s'était réveillé, il était tellement encore chargé qu'il n'avait rien senti. Vraiment ! Rien ! Il ne s'était même pas rendu compte qu'un truc clochait. Ce sont ses copains qui lui ont dit que c'était pas normal qu'il ait un côté du corps qui penche autant. » Il le savait, il aurait dû mourir cette nuit-là. Enfin, c'est ce que les docteurs lui ont affirmé en tout cas. "Mais c'est ça l'alcool", qu'il m'avait dit, "je suis alcoolique et un jour ça va me tuer pour de bon". Malgré ça, il a continué à boire. Tous les jours. Sans arrêt. Et je vous assure qu'à le regarder comme ça, à échanger quelques mots avec lui, vous ne vous seriez pas douté un seul instant qu'il avait cinq ou six grammes dans le sang en permanence. Vous l'auriez cru un peu éméché avec ses yeux brillants, oui, mais pas franchement plus. » Ça fait longtemps que je ne l'ai pas revu. S'il faut, il a fini par casser sa pipe. Allez savoir. Et le plus tragique c'est que ce gosse, je ne sais même plus comment il se faisait appeler. Je me souviens du nom de son copain qui ne le quittait jamais, Rico. Mais de son nom à lui, non. » Enfin bref, comme je disais, je ne sais vraiment pas comment il faisait pour tenir debout. C'est pour ça que je dis qu'il y a un truc plus grave, plus profond. Vous avez déjà fait un séjour en HP^3 ? Même ne serait-ce qu'en service de jour ? Vous avez déjà vu ces gars qui sont en soin de longue durée, qui en plein hiver alors qu'il fait zéro degré dehors sortent fumer une cigarette avec juste comme vêtement leur pyjama ? Vous, vous êtes là, emmitouflé dans votre grosse doudoune à vous les cailler, et eux, alors qu'ils n'ont pour ainsi dire rien sur le dos, ils ne grelottent même pas. J'ai posé la question à un des toubibs. Il m'a dit qu'ils ne semblent pas avoir froid. Ils ne tombent même pas malade. Pas même un rhume. C'est parce que ce qui les ronge dans leur tête prend le pas sur leur corps, qu'il m'a dit. Il y a un truc si gros, si présent, si massif dans leur esprit, un truc qui les aliène tellement qu'ils en arrivent à vaincre le froid. Le corps ne ressent plus rien. Du coup il est immunisé contre tout. » Alors c'est certain, je ne suis pas en train de vous dire qu'on se met à boire six litres de vin et deux ou trois litres de bières comme ça, du jour au lendemain. Ni même qu'on peut s'en passer simplement quand on en arrive à ce stade. C'est sûr que ça commence par un verre avec les copains, les soirées, et tout le reste. Mais je pense que c'est pas ça le fond du problème. Je pense que le fond du problème, il est ailleurs. C'est pas l'alcool le souci. Si c'était pas l'alcool, ce serait autre chose, vous pouvez en être certain. L'alcool c'est juste un genre de remède où, à chaque jour qui passe, on est obligé d'augmenter la dose parce qu'on s'habitue à tout. Ouai, putain, la foutue plasticité du cerveau, hein ? » Pour finir par s'enfiler autant d'alcool et continuer à tenir debout presque comme si de rien n'était, il faut un sacré truc dans votre tête, bien gros, bien massif, qui génère une énergie folle pour y arriver. Vous prenez n'importe qui et vous lui faîtes subir ce que vous vous faîtes subir tous les jours, il ne tiendra pas la distance. Mais vous, si. C'est ça le truc. Comme ces gars à moitié à poil en train de fumer leur clope par zéro degré dans la cour de l'hôpital et qui, à l'inverse de tout le monde, ne tombent pas malade. Vous êtes pas dingues comme eux mais c'est la même mécanique. C'est ça qu'il faut comprendre. Ça et le fait que l'alcool, au bout d'un moment, peu importe votre dose quotidienne, ce n'est plus juste une sorte de médicament que vous prenez pour vous aider à aller mieux. » Vous savez, en Bretagne, on a comme une blague sous forme de dicton. On dit : "Il paraît que le chouchen est un alcool qui tue lentement ; mais bon, nous on s'en fout, on n'est pas pressé". Je crois qu'il y a une vérité là-dedans. Au début, on boit peut-être parce que c'est sympa en soirée. Mais un jour on se met à boire pour essayer d'assommer quelque chose qui ne va pas en nous. Un truc qu'on n'arrive pas à nommer. Peut-être même qu'on ne sait pas que c'est là. Et plus ça va, et plus on s'enfonce. Parce que ce truc en nous est si puissant qu'il nous entraîne dans sa chute. À la fin, la bouteille c'est juste la métaphore d'un flingue qu'on se pose sur la tempe, sauf que le temps s'écoule lentement, si lentement que la balle qui en sort est encore moins rapide qu'un escargot. D'une certaine façon, on se pose un ultimatum. On n'est pas pressé du résultat, on se laisse une marge, oui, mais n'empêche qu'on a quand même appuyé sur la gâchette, et que si on ne repousse pas le bras à temps, la balle va finir par sortir du canon pour nous exploser la cervelle. Peut-être parce que, dans l'intervalle, on n'aura pas réussi à trouver une autre solution. » Et je vais vous dire un sale petit secret : le plus difficile quand on sombre comme ça, c'est de perdre sa dignité. Sentir qu'on ne vaut même pas la poussière sur laquelle se pose notre pied, encore moins l'oxygène qu'on respire à chaque seconde. Et on s'habitue à ça. On commence à le croire. On finit même par aimer cette idée. Parce que d'une façon perverse, ça nous fait penser qu'on est fort. Car tout ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. On est plus fort que toute cette douleur qu'on ressent, plus fort que tout cet alcool qu'on ingurgite, plus fort que l'ultimatum du flingue qu'on a posé sur notre tempe, plus fort encore que notre propre naufrage et notre dignité perdue. Parce que le jour d'après, malgré la brume dans notre regard, malgré la détresse et la misère, on est encore là, debout envers et contre tout, prêt à braver le quotidien vaille que vaille. Pour la famille. Pour les enfants. Parce qu'il n'y a rien de pire que de se saborder soi-même et que si on est capable de survivre à ça, alors on est capable de survivre à tout. Plus personne, nulle part, ne peut plus vous faire de mal. Plus rien ne peut vous toucher. On atteint l'illumination. La vraie. Celle des moines Zen. Sauf que pour nous la lumière y est noire, sale, et puante. Et ça devient comme une bouteille qui ne se vide jamais. On peut tendre la main pour se servir encore, encore, et encore, jusqu'à ne plus entendre les terribles hurlements des démons dans notre tête. Et c'est là, dans ce brouillard opaque et sombre, au fin fond de tout ce silence, que d'une certaine manière on trouve une forme de paix. En tout cas jusqu'au prochain réveil brutal, le corps à moitié cassé, un corset ancré autour du buste, avec une mémorable gueule de bois qui fait revenir en une seule fois tous vos souvenirs. Tous vos souvenirs et toutes vos peurs. Et ça, ce n'est vraiment pas quelque chose que vous voulez vous faire revivre. Alors assez rapidement, vous comprenez que la seule et unique façon de ne plus avoir la gueule de bois, c'est de ne jamais s'arrêter de boire. [Silence] — Comment on se sort de ça, selon vous ? Comment pensez-vous qu'on fait pour ne plus tendre la main vers cette bouteille ? — J'en sais rien. Peut-être qu'un jour, on décide simplement de se lever, d'ouvrir la porte et de s'en aller sans se retourner. » _______________________________________________________________________ 1. FAUVE ≠, Sainte Anne, Sainte Anne / 4000 Îles, 2014. 2. prx, Les mauvaises raisons d'arrêter l'alcool, si3t.ch, 1^er mars 2026. 3. Hôpital psychiatrique (ndr).